La compagnie théâtrale La Sentinelle propose du 7 au 9 juin sa relecture du texte M’appelle Mohamed Ali de l’auteur congolais Dieudonné Niangouna. Sur scène, une distribution composée de huit acteurs et d’une actrice de la communauté noire. Discussion avec quatre artisans de ce spectacle présenté au FTA, puis au Théâtre de Quat’Sous en septembre.

Publié le 21 mai
Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

Q. Parlez-nous du texte de Dieudonné Niangouna. Il y est question du boxeur Muhammad Ali et de son combat contre la ségrégation, mais aussi, et surtout, de la condition de l’acteur noir en Occident.

Philippe Racine (metteur en scène) : La boxe est une métaphore du combat social qu’il faut mener sur la condition de l’actrice et de l’acteur noir, au Québec notamment. J’ai découvert ce texte en 2018 lors d’une lecture dirigée par Alice Ronfard. C’est un texte très puissant, ancré dans une réalité qui me correspondait. En le lisant, j’ai réalisé que c’est ce que j’aurais voulu dire.

Tatiana Zinga Botao (metteuse en scène et comédienne) : C’est fou qu’un texte écrit par un Congolais qui faisait des allers-retours à Bruxelles nous parle autant. C’est beau, mais ça soulève aussi beaucoup de questions. Ça montre que la discrimination envers les communautés noires est internationale et qu’on vit le même combat de l’autre côté de l’océan.

Philippe Racine : Au Québec, on se réveille un peu tard.

Tatiana Zinga Botao : Je me posais beaucoup de questions sur mon identité congolaise et sur mon métier. Qu’est-ce qu’une actrice noire ? Chose certaine, la communauté noire québécoise a un besoin criant pour plus de représentation sur scène.

Q. Le texte original a été écrit sous la forme d’un monologue. Vous l’avez découpé en neuf partitions pour en faire une pièce chorale. Pourquoi ?

Tatiana Zinga Botao : La principale raison est pour montrer qu’il n’existe pas qu’un seul acteur noir. Le milieu nous considère souvent comme un bloc monolithique : on passe les mêmes auditions, on est contactés pour les mêmes rôles. Nous voulons montrer la pluralité dans nos identités. Nous ne sommes pas culturellement les mêmes. Ce qui nous rapproche, c’est le noir de notre peau, mais nous sommes extrêmement différents.

Philippe Racine : C’est important de montrer qu’on est là et qu’on est plusieurs, de différentes générations. En découpant le texte, on multiplie par neuf la puissance et les expériences vécues. Parce que [les acteurs noirs du Québec] sont tous passés par le même chemin, par une discrimination, par une normalisation et un effacement de qui on est, par un souci de gentillesse de notre part, un souci de ne pas brusquer les choses.

  • Lyndz Dantiste (au premier plan) lors d’une répétition de la pièce M’appelle Mohamed Ali

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Lyndz Dantiste (au premier plan) lors d’une répétition de la pièce M’appelle Mohamed Ali

  • Widemir Normil

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Widemir Normil

  • Maxime Mompérousse fait aussi partie de la distribution.

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Maxime Mompérousse fait aussi partie de la distribution.

  • Frank Sylvestre (au centre) et Rodley Pitt (à droite) sont aussi du projet.

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    Frank Sylvestre (au centre) et Rodley Pitt (à droite) sont aussi du projet.

  • La distribution de M’appelle Mohamed Ali est entièrement composée d’interprètes afrodescendants.

    PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

    La distribution de M’appelle Mohamed Ali est entièrement composée d’interprètes afrodescendants.

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Q. Qu’est-ce que ça change de vous retrouver dans une distribution entièrement afrodescendante ?

Lyndz Dantiste (comédien) : C’est la première fois ! Sinon, ça n’arrive jamais. On apprend à se faire confiance là-dedans, ce qu’on n’a jamais pu faire auparavant, parce qu’à l’école, on s’est souvent retrouvés 1 personne racisée sur 12. Quand tu es seul, tu te poses des questions, tu te demandes si tu inventes des affaires, mais non. On a tous vécu la même chose, les mêmes expériences, que ce soit Widemir Normil ou Rodley Pitt, qui vient juste de sortir de l’école.

Widemir Normil (comédien) : On a les mêmes bases, le même langage. Tout le monde comprend d’où on part. On a des discussions d’une profondeur incroyable. Il y a un privilège, un soulagement de pouvoir partager la scène avec eux. De ne pas être le seul acteur noir d’une distribution. Je suis désolé, mais il faut être solide pour porter tout ça tout seul. Ensemble, on peut en brailler, on peut en rire. Nos trois amis de La Sentinelle nous permettent de partager tout ça. J’avais tellement envie de travailler avec eux, j’y suis allé les yeux fermés. J’aurais dit oui à n’importe quoi !

Philippe Racine : On a tous un désir d’implication sociale. On pourrait faire notre métier et surfer sur notre vague tranquille. Dire que tout ça, c’est de la politique et que la politique, on n’y touche pas. Mais il y a du politique dans l’art : on ne veut pas se cacher. On a fait ce choix-là.

Widemir Normil : Moi, je veux jouer au tennis avec les meilleurs, avec des interprètes de feu qui frappent la balle fort. C’est le cas ici. On est tous des Serena Williams ! Et le mot nègre ! Quand est-ce qu’on peut le dire et être fier de le faire ? Ça résonne de la même façon pour nous tous. On le dit et on mord dedans.

Q. N’est-ce pas décourageant de voir que le combat mené depuis 40 ans par les acteurs noirs est toujours autant d’actualité ?

Widemir Normil : Moi, je ne baisse jamais les bras, et encore moins aujourd’hui. Quand j’ai rêvé de faire ce métier, à 16 ans, je n’avais pas de modèle. Pour moi, le modèle, c’était Sydney Potier. Mais de voir la relève qui est forte et belle, notamment celle de La Sentinelle, me donne des ailes. Je suis juste écœuré d’entendre qu’il n’y a pas [d’acteurs noirs] au Québec, que les dirigeants des théâtres ne savent pas où nous trouver. Il se dit tellement de choses. Esti qu’on est solides ! Ce que je trouve triste, c’est de voir que mes amis n’ont pas la chance d’avoir des rôles qui leur permettraient de ne plus douter de qui ils sont, de ce qu’ils font dans ce métier. Tu perds des plumes quand tu n’as pas ces rôles-là, qui te permettraient de gagner ta vie et de dire des affaires qui ont du sens. Des rôles qui te permettraient de ne plus avoir l’impression d’être un imposteur, même si tu as fait des écoles de théâtre.

Philippe Racine : On est forts et enfin, il y a du monde ! Ça fait 20 ans que je fais ce métier et je n’avais jamais eu l’occasion de rassembler tout ce monde-là !

Q. Espérez-vous qu’à sa façon, M’appelle Mohamed Ali fera avancer les choses ?

Lyndz Dantiste : Le texte parle de nous, jeunes comédiens noirs. Il nous dit de continuer à travailler, à nous affirmer et à défricher. Et c’est ce qu’on continue de faire. Quand on a lancé La Sentinelle, Tatiana et moi, notre objectif était de voir plus de comédiens racisés à la télé et au théâtre. On veut que ça résonne chez des jeunes comme moi, qui viennent de milieux défavorisés et qui n’ont pas accès aux arts ou ne savent pas trop ce qu’ils veulent faire de leur vie.

Widemir Normil : Il y a dans ce texte une réplique qui me bouleverse : « Comment vont survivre ceux qui viendront après moi ? » Je ne regarde personne de haut, mais je suis le plus vieux de la gang. Je connais mes combats. On fait tous le même combat, mais avec des armes différentes. On se bat pour essayer de laisser des traces pour que ce soit plus facile pour ceux qui suivent.

Philippe Racine : La subtilité du texte est de l’ordre de l’intime. On navigue dans les états d’âme plus que dans les archétypes. Je souhaite que ça touche le cœur du public de la même façon.

Consultez le site du FTA

Les propos ont été abrégés et condensés à des fins de clarté et de concision.

Regard extérieur

Nous avons assisté à la répétition d’un extrait de la pièce M’appelle Mohamed Ali. De beaux dialogues et un rythme intéressant qui donnent envie de rester et de la voir au complet. Les voix en chœur qui montent, suivies de solos. Une poésie se dégage du texte. L’affirmation de leur réalité est palpable par « Oh Yes », qu’ils disent d’une seule voix. Les comédiens habitent leur espace de jeu.

Agathe Melançon, stagiaire de L’Itinéraire