Elle arrive en coup de vent et en s’excusant. Elle est en retard de 15 minutes, la faute à son téléphone brisé et à la copie imprimée de son passeport vaccinal qu’elle n’arrivait plus à trouver. Émilie Monnet est toute pardonnée : l’artiste pluridisciplinaire, comédienne, dramaturge et metteuse en scène autochtone est archi-occupée, alors qu’elle s’apprête à vivre l’année la plus chargée de sa carrière.

Publié le 19 février
Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

Le rendez-vous a été donné au Café Darling, boulevard Saint-Laurent, un endroit où elle est souvent venue pendant la pandémie pour écrire (ou prendre l’apéro, selon son humeur !). Les nombreuses plantes qui décorent l’endroit agissent en effet comme un baume sur cette grande amoureuse de la nature, pour qui le calme de la forêt est tout aussi essentiel que la frénésie montréalaise.

« Je partage ma vie entre Montréal et l’Outaouais, d’où vient ma mère », nous dit l’artiste de 42 ans, née à Ottawa d’un père notaire d’origine française et d’une mère anichinabée qui vient tout juste de prendre sa retraite de l’Association des collèges communautaires du Canada. « J’ai déménagé à Montréal en 2007. C’est une ville que j’adore, mais c’est devenu très important pour moi de m’enraciner dans le territoire de mes ancêtres. » Son appartement du Mile End lui sert désormais de refuge pour le travail. Or, elle y a passé beaucoup (beaucoup !) de temps récemment…

Car les contrats s’enchaînent pour cette autodidacte en perpétuel apprentissage. « J’ai réalisé que je serai sur scène presque tous les soirs jusqu’à la fin mai. Je termine aussi une résidence de deux ans à l’École nationale de théâtre. Et surtout, c’est en 2022 que je vais accoucher de mon bébé : un ambitieux projet en trois volets sur l’histoire de l’esclave autochtone Marguerite Duplessis. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

L’artiste visuelle Caroline Monnet est de sept ans la cadette d’Émilie Monnet.

Ce foisonnement de projets menés de front ne surprend pas sa sœur, l’artiste visuelle Caroline Monnet. « Émilie a toujours été comme ça. Elle est curieuse et n’a pas peur de l’inconnu. C’est une artiste très instinctive qui aime aller dans le viscéral. La dimension humaine est très importante pour elle. Elle voit chaque projet comme une façon de grandir humainement… »

Un avis que partage Angelique Willkie, artiste bien connue du milieu de la danse qui cosigne la mise en scène de la prochaine pièce d’Émilie Monnet. « Émilie est une artiste complète. Lorsqu’elle joue, elle n’a pas seulement une conviction intellectuelle. C’est viscéral. Comme interprète, elle a une grande générosité et une grande ouverture. La création circulaire, la conviction que tout est dans tout, ça fait partie de sa culture autochtone, mais aussi de sa pratique artistique. Elle ne sépare pas les choses ; elle préfère brouiller les pistes. »

Un appel venu sur le tard

De son enfance, passée entre la Bretagne et l’Outaouais, Émilie garde des souvenirs de musique du monde entier qui jouait dans la maison familiale. Et de films sous-titrés provenant de la Thaïlande, de l’Iran ou d’ailleurs, que sa mère empruntait à un collègue de travail cinéphile. Bref, il y avait une sensibilité artistique chez les Monnet, mais Émilie et sa sœur Caroline sont les seules de la famille élargie à avoir embrassé une carrière dans les arts.

Et l’appel est venu sur le tard pour l’aînée des sœurs Monnet, qui se destinait plutôt à une carrière en coopération internationale ; elle a notamment obtenu une maîtrise en études de la paix et résolutions de conflits dans des universités d’Espagne et de Suède. « Mon rêve était de travailler dans un camp de réfugiés. J’ai fait un stage en coopération auprès des Mapuches dans le sud du Chili et travaillé plusieurs années dans des associations de femmes autochtones, en particulier en Amérique du Sud, mais aussi au Québec, à Kahnawake. »

À 24 ans, alors qu’elle traverse un important deuil, elle décide d’« avoir le courage de suivre ce que [son] cœur lui dictait », soit de développer son intérêt pour les arts. Ses premiers pas d’artiste, elle les fera dans des milieux communautaires, auprès de femmes en milieu carcéral ou de jeunes Autochtones.

Depuis toujours, elle s’intéresse à l’histoire et aux questions d’identité. « L’art permet de résister à toute forme de catégorisation en conciliant toutes mes identités. Mon identité est plurielle, tout comme l’identité autochtone, qui ne peut pas rentrer dans une seule petite boîte. Je ne parle d’ailleurs jamais au nom des peuples autochtones. Je parle en mon nom, c’est tout. L’art fait éclater les frontières, il décloisonne. C’est pour cela que je m’y sens à ma place. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Émilie Monnet est une artiste très consciente de la responsabilité qui vient avec une prise de parole, dit son amie des 10 dernières années Tatiana Zinga Botao.

Pour son amie Tatiana Zinga Botao, qui a partagé les planches avec elle lors de la présentation à Paris de la pièce Les filles du Saint-Laurent, Émilie Monnet est une artiste « d’une incroyable humilité », très consciente de sa responsabilité artistique. « Chez Émilie, prendre la parole dépasse le fait de monter sur scène. Pour elle, on prend la parole si on a quelque chose d’important à dire, sinon, on ne dit rien. C’est une artiste intelligente, qui peut être très drôle, même si on l’associe souvent avec la gravité. C’est incroyable de la voir évoluer comme elle le fait présentement. »

La découverte de Marguerite

Après avoir consacré sa pièce Okinum aux diverses langues autochtones (pièce pour laquelle elle a été finaliste aux Prix du Gouverneur général en 2021, dans la catégorie théâtre de langue française), Émilie Monnet s’attaque pour son nouveau projet à un personnage injustement méconnu de notre histoire : Marguerite Duplessis.

Cette femme au destin tragique a été, en 1740, la première esclave et la première Autochtone en Nouvelle-France à lutter juridiquement pour obtenir sa liberté. Elle a perdu son procès et a été déportée dans les Antilles. « Lors de son procès, elle était toute jeune, dans la vingtaine. Ça m’émeut beaucoup d’y penser. »

« J’ai découvert son existence lors d’une visite guidée sur le Montréal autochtone, il y a 10 ans ! Je n’avais jamais entendu parler d’elle auparavant. Comment est-ce possible ? » Marguerite Duplessis fait partie de ces héros oubliés dont les noms n’apparaissent dans aucun livre d’histoire.

Pendant deux ans, Émilie Monnet s’est lancée dans une véritable quête pour retracer le passé de cette femme hors norme. Elle a même visité la Martinique pour tenter de retrouver sa trace et découvrir la fin de son histoire. En vain.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Émilie Monnet

L’histoire de Marguerite nous porte à réfléchir sur notre système de justice actuel. L’idée de la justice était impossible à l’époque pour une femme, qui plus est, une femme autochtone. Or, il y a beaucoup de parallèles à faire aujourd’hui avec toutes les femmes autochtones assassinées, qui subissent des violences sexuelles ou sont victimes d’un trafic sexuel qui est une forme d’esclavage moderne et où les Autochtones sont surreprésentées.

Émilie Monnet

Fondatrice de la compagnie Onishka et artiste en résidence à Espace Go pour trois ans, Émilie Monnet a déjà une idée de son prochain projet. « J’ai envie de parler d’amour et d’érotisme autochtone. Je veux quelque chose de plus léger. » Chose certaine, elle compte profiter de sa tribune pour faire entendre des voix peu représentées sur les scènes québécoises.

Les rêves jouent aussi une place prépondérante dans son processus créatif. « C’est le terreau principal de ma création. Je tiens d’ailleurs un carnet de rêves. Les rêves ouvrent des brèches vers d’autres niveaux de compréhension du monde. Ils me fascinent tout comme la connexion qui existe entre le visible et l’invisible. »

Mais l’artiste – « une discrète », aux dires de Tatiana Zinga Botao – ne dira pas si dans ses rêves les plus fous, 2022 allait être l’année où ses ailes d’artiste allaient se déployer comme jamais jusqu’ici.

Émilie Monnet en cinq projets

Marguerite : la traversée

PHOTO FOURNIE PAR ESPACE GO

Émilie Monnet (à gauche) lors de l’enregistrement de la balado Marguerite : la traversée

La quête d’Émilie Monnet pour retracer la vie de Marguerite Duplessis, mais aussi mieux comprendre l’histoire de l’esclavage au Québec, est au cœur d’une balado documentaire lancée à la mi-décembre. De nombreuses entrevues (d’historiens notamment) viennent ponctuer le récit de l’artiste, prouvant que le destin de Marguerite résonne encore et toujours dans le Québec d’aujourd’hui.

Marguerite : la traversée est offerte sur toutes les plateformes d’écoute et à onishka.org

Marguerite : le feu

PHOTO FOURNIE PAR ESPACE GO

Émilie Monnet signe le texte et la mise en scène de Marguerite : le feu, en plus d’y tenir un rôle.

Émilie Monnet s’est inspirée des archives qu’elle a trouvées et du verbatim du procès de Marguerite Duplessis pour écrire une pièce de théâtre. « L’histoire de Marguerite y est racontée de façon plus viscérale », dit celle qui portera le triple chapeau de dramaturge, interprète et metteuse en scène (appuyée par Angelique Willkie). Des projections vidéo de sa sœur Caroline seront incorporées au spectacle, tout comme la musique de l’artiste apache Laura Ortman.

À Espace Go, du 15 mars au 2 avril

Marguerite : la pierre

PHOTO FOURNIE PAR LE CENTRE DU THÉÂTRE D’AUJOURD’HUI

Émilie Monnet proposera un parcours sonore dans le Vieux-Montréal en plus d’une série de rencontre au CTDA.

Le dernier volet du projet articulé autour de l’histoire de Marguerite Duplessis sera un parcours déambulatoire sonore dans les rues du Vieux-Montréal, présenté dès le mois de mai. « C’est là que Marguerite habitait et où se passait l’esclavage à Montréal. J’ai eu envie d’investir ces lieux de mémoire. » En parallèle, Émilie Monnet offrira aussi des performances au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui intitulées Émilie tient salon, qui seront « à mi-chemin entre la conversation et la conférence ».

En coproduction avec le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, du 7 mai au 6 juin

Mythe

PHOTO FOURNIE PAR ESPACE GO

Émilie Monnet et Laurence Dauphinais (de gauche à droite) seront de la pièce Mythe.

Toujours à Espace Go, Émilie Monnet sera de la distribution de la pièce Mythe, conçue, écrite et mise en musique par Mykalle Bielinski, qui signe aussi la mise en scène. « Ce spectacle très poétique porte sur notre rapport à la vie et à la finitude. C’est très agréable de pouvoir chanter ainsi avec d’autres femmes. » Florence Blain Mbaye, Laurence Dauphinais et Elizabeth Lima sont aussi du spectacle.

À Espace Go, du 26 avril au 14 mai

Les filles du Saint-Laurent

PHOTO TUONG-VI NGUYEN, FOURNIE PAR LE CENTRE DU THÉÂTRE D’AUJOURD’HUI

Émilie Monnet est de l’imposante distribution de la pièce Les filles du Saint-Laurent.

Après avoir été présentée au Théâtre de la Colline à Paris à la fin de 2021, cette pièce devait débarquer au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en janvier. La pandémie a forcé un report dont la date reste inconnue. Émilie Monnet fait partie de l’imposante distribution de cette pièce chorale. « Mon personnage n’est pas autochtone ; c’est rafraîchissant pour moi ! Côtoyer des femmes comme Louise Laprade et Marie-Thérèse Fortin me permet de continuer à apprendre sur mon métier d’interprète. Ce spectacle constitue une pierre sur mon chemin artistique. »