Christian Lapointe fréquente depuis longtemps l’œuvre du dramaturge britannique Martin Crimp. Il a déjà monté deux de ses pièces et l’a souvent enseigné à ses étudiants en théâtre. La pièce que le metteur en scène s’apprête à présenter au Théâtre Prospero est peut-être, dit-il, la plus effrayante de toutes.

Publié le 15 février
Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

« Cette pièce est un monstre », lance Christian Lapointe au sujet de Quand nous nous serons suffisamment torturés – Douze variations sur Pamela de Samuel Richardson, dont il signe aussi la traduction. « De toute ma carrière, c’est une des pièces les plus difficiles que j’ai eu à faire. C’est une pièce qui peut nous maltraiter, qui peut nous polluer, en abordant des sujets très durs. »

Cette pièce est inspirée d’un roman épistolaire paru en 1740, intitulé Pamela ou la vertu récompensée, qui est considéré comme un classique de la littérature anglo-saxonne. Des gens croient d’ailleurs que ce texte sulfureux aurait inspiré Les liaisons dangereuses, de Choderlos de Laclos, et Justine, de Sade.

Ici, un homme riche tente de séduire sa jeune servante. Comme elle refuse ses avances, l’homme l’enlève, la séquestre… pour lui offrir un contrat de mariage en bonne et due forme. Qu’elle finira par accepter.

Martin Crimp a su trouver dans ce roman de mœurs un riche filon pour aborder, en 12 tableaux, des sujets difficiles et terriblement actuels : banalisation de la culture du viol, violence des rôles formatés que chacun reçoit selon son chromosome X ou Y, (in)égalité des genres, brutalité du désir…

À sa création à Londres en 2019, la pièce a créé beaucoup d’émoi, et pas seulement parce que l’actrice principale était une certaine Cate Blanchett, qui avait choisi ce spectacle singulier pour effectuer un retour sur les planches.

PHOTO CLAIRE RENAUD, FOURNIE PAR LE THÉÂTRE PROSPERO

Emmanuel Schwartz et Céline Bonnier tiennent les rôles principaux dans la pièce Quand nous nous serons suffisamment torturés.

Pour interpréter l’homme et la femme qui se livrent un « combat de titans », Christian Lapointe s’est entouré de deux interprètes de haut niveau, soit Emmanuel Schwartz et Céline Bonnier. Lise Castonguay et Laura Côté-Bilodeau complètent la distribution.

La violence ordinaire selon Crimp

« J’aime l’œuvre de Martin Crimp, car chez lui, il n’y a aucun délai entre la pensée et la parole. Il donne à entendre la pensée qui se fait en direct. Dans Quand nous nous serons suffisamment torturés, le dramaturge utilise à merveille le jeu de miroirs qu’est le théâtre. Il évoque la violence, la décrit et la décrie, dans une langue très puissante, sans qu’il n’y ait jamais de violence physique sur scène. C’est comme s’il nous permettait de voir le monde avec une loupe grossissante pour nous faire réaliser comment la violence est présente dans notre vie. Notamment la toxicité du système hétéronormatif, qui nous octroie des rôles sociaux d’homme ou de femme dès la naissance, dans un système patriarcal qui nous enferme. »

« Crimp a une manière unique de décortiquer cette violence », poursuit le metteur en scène. « Ce n’est pas une violence qui divertit, c’en est une qui nous confronte. »

Sa pièce peut abîmer ceux qui la regardent et l’écoutent, mais il ne faut pas oublier que la violence qui existe en dehors du théâtre est bien pire… et qu’elle se déroule en plein jour.

Christian Lapointe

Le metteur en scène a décidé de camper la pièce dans un décor très théâtral, signé Claire Renaud. Ce n’est pas anodin. « J’ai choisi de placer la pièce dans un contexte où l’homme et la femme deviennent un réalisateur et une actrice. Ça permet de réfléchir à ce qu’on peut accepter ou non de jouer, ce qu’on peut demander ou non à une interprète. Je sais que cette violence existe dans des studios de cinéma, des salles de répétition… »

Une adaptation d’un roman du XVIIIsiècle, qui se voit devenir – notamment ! – une critique d’un milieu artistique parfois toxique… Quand Crimp rencontre Lapointe, le jeu de miroirs devient multiple, réfléchissant à l’infini les travers d’une société que les deux hommes préfèrent regarder de biais.