En s’attaquant aux Sorcières de Salem, Édith Patenaude et Sarah Berthiaume ont été placées devant un problème moral. Les deux féministes voulaient-elles travailler sur cette pièce, qu’elles qualifient de « misogyne », écrite par Arthur Miller il y a près de 70 ans ? Et pourquoi visiter encore une histoire connue, avec un héros blanc dominant et infidèle ? Au lieu de raconter de nouvelles histoires mettant en scène des femmes oubliées du répertoire, pas justes des mères ou des putains ?

Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

La metteuse en scène et l’autrice ont donc trouvé une brèche dans le récit pour éclairer l’œuvre sous un autre angle dans leur adaptation. À l’ère du mouvement #metoo et de la prise de parole des femmes au théâtre, leur production à l’affiche du Théâtre Denise-Pelletier (TDP) secoue, interroge et réinvente Les sorcières de Salem. Elle ajoute même un monologue très actuel à un personnage féminin pour interpeller le public au milieu du dernier acte.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La metteuse en scène Édith Patenaude et Sarah Berthiaume, qui signe la traduction et l'adaptation du texte des Sorcières de Salem.

La proposition est audacieuse, un peu déroutante dans sa grande noirceur (éclairage tamisé, costumes foncés, décor lourd, environnement sonore oppressant…), mais elle s’inscrit parfaitement dans la mission d’une compagnie comme le TDP.

La dernière chose que le public adolescent veut voir, c’est un classique poussiéreux. Ces « sorcières » ont carrément passé le balai dans la pièce.

Hystérie collective

Le fermier et père de famille John Proctor (excellent Étienne Pilon) a eu une liaison secrète avec sa jeune servante, Abigail Williams (Emmanuelle Lussier-Martinez, tout en puissance et en conviction). Lorsque la femme de Proctor (Évelyne Gélinas, juste et émouvante) découvre leur relation, elle va chasser Abigail de la maison. Surprise plus tard à danser avec d’autres filles dans les bois, Abigail devient une « créature souillée » aux yeux des puritains. Pour éviter d’être condamnée pour satanisme, elle se venge et accuse à son tour Mme Proctor de sorcellerie.

Tandis que l’ombre de Satan plane partout, les soupçons s’accumulent sur plusieurs villageois ; et les condamnations pleuvent. John Proctor tentera en vain de faire cesser l’hystérie collective. Or, « Dieu est une forteresse, et il ne peut y avoir de failles dans une forteresse ». Proctor, un homme à la fois bon et vil, honnête et menteur, courageux et lâche, sera pendu. Et il deviendra un héros tragique, mort sur l’autel de l’obscurantisme.

Le procès du fanatisme

Dans leur adaptation, les créatrices avancent qu’il est difficile d’ériger Proctor en victime, sans évacuer la réalité historique de la chasse aux sorcières, parce qu’il « s’agissait d’un féminicide à l’époque », estiment-elles.

Leurs « sorcières » vont affronter les personnages masculins. De façon assez frontale. La réplique glaçante d’Abigail au juge, lorsqu’elle lui ordonne de ne pas la regarder dans les yeux, symbolise ce renversement de pouvoir, au centre de cette relecture féministe.

Or, Arthur Miller n’a pas écrit un texte sur les sorcières, la guerre des sexes ou l’injustice du patriarcat. Le procès des sorcières reste un prétexte pour dénoncer le fanatisme (religieux, politique ou économique). Et la folie qu’il peut engendrer chez ses disciples. Le fameux « crois ou meurs » reste au cœur du récit.

Finalement, les défauts et les failles de John Proctor le rendent humain. Si sa chute est tragique, c’est parce qu’on peut s’identifier à lui. Que nous soyons un homme, une femme… ou une personne non binaire.

Les sorcières de Salem

d’Arthur Miller

Théâtre Denise-Pelletier, jusqu’au 27 novembre

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