Le vent, le bruit des moteurs, les chants de gorge et, surtout, la présence rassurante de la radio. C’est tout un univers sonore venu du Nord qui attend les spectateurs lors de la présentation de la pièce Aalaapi, qui donne le coup d’envoi au Festival TransAmériques (FTA).

Publié le 26 mai 2021
Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

Présenté à la Maison Théâtre dans le cadre du FTA, Aalaapi est un projet hybride mené par un collectif d’artistes inuits et non inuits. D’abord produit sous la forme d’un documentaire sonore, le projet s’est transformé en pièce de théâtre, début 2019, grâce à une mise en scène de Laurence Dauphinais.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Marie-Laurence Rancourt, auteure du documentaire sonore et co-idéatrice du projet Aalaapi

Marie-Laurence Rancourt, auteure du documentaire audio et co-instigatrice du projet, explique : « Laurence et moi avions envie de créer une œuvre artistique qui porterait sur les réalités des gens du Nord. Avec Daniel Capeille, nous avons interviewé cinq femmes pour la balado, qui ont chacune beaucoup apporté au projet. Puis deux interprètes sont venues se greffer à la pièce. Aalaapi est né de toutes ces rencontres. »

Écoutez la balado du projet Aalaapi

C’est d’ailleurs une des femmes qui témoignent dans la balado qui a trouvé le nom de l’œuvre, qui signifie « faire silence pour entendre quelque chose de beau ». Et ici, ce qui est beau, c’est de voir les réalités diverses des femmes inuites dépeintes avec beaucoup de justesse, estime Ulivia Uviluk, l’une des nouvelles interprètes de la pièce où se mêlent français, anglais et inuktitut.

J’ai vu la pièce en 2019 et je me suis tout de suite sentie comme si je retournais dans mon village à Kangirsuk.

Ulivia Uviluk, une des nouvelles interprètes de la pièce

« Dans Aalaapi, on voit que les Inuits ne sont pas homogènes. Les gens pensent souvent qu’on est tous pareils. Dans la balado, il y a une fille qui veut vivre dans le Nord, une autre dans le Sud, une autre qui rêve de voir Venise. Il y a une diversité de réalités. »

« Souvent, on minimise aussi la culture inuite en la limitant à la chasse, aux igloos. Mais la pièce aborde certaines de nos légendes, la diversité de nos chants de gorge », ajoute la comédienne de 23 ans, qui a dû quitter le Nord à l’âge de 8 ans, à la mort de sa mère, pour aller vivre chez son père, dans la région de Trois-Rivières.

Une communauté soudée par la radio

Le fil rouge de la pièce de théâtre telle qu’elle a été imaginée par Laurence Dauphinais est la radio, « omniprésente dans le Nord », selon Ulivia Uviluk. « Chez ma tante, la radio est toujours allumée ! On s’en sert pour toutes sortes de raisons. Pour avoir des nouvelles locales, mais aussi pour dire à sa fille de rentrer à la maison parce que le souper est prêt. À Noël, il y a des jeux, des concours. C’est un lien social. Quand je retourne dans le Nord, les gens de ma famille font jouer une chanson pour moi à la radio. »

PHOTO FOURNIE PAR LE FESTIVAL TRANSAMÉRIQUES

La banalité du quotidien des femmes est mise de l’avant, mais avec plus de profondeur, selon Marie-Laurence Rancourt.

« Pendant la pièce, la radio habite véritablement la scène, poursuit Marie-Laurence Rancourt. Elle place le spectateur en position d’écoute et permet de proposer une temporalité différente de ce qu’on connaît d’habitude au théâtre. »

Les interprètes ajoutent aussi beaucoup à l’expérience scénique avec leur corps, leurs rires, mais aussi leurs silences…

Marie-Laurence Rancourt, auteure du documentaire sonore et co-idéatrice du projet Aalaapi

« En raison de la chasse et du besoin de survivre, le silence est très présent dans le Nord, dit Ulivia Uviluk. Les conversations vides sur la météo, ça n’existe pas… Lorsqu’on n’a rien à dire, on ne parle pas. »

Un projet politique

Pour Marie-Laurence Rancourt, « Aalaapi n’est pas seulement un projet artistique, mais aussi un projet politique ». « On aborde la banalité du quotidien de ces femmes, mais il y a plus de profondeur. Dans Aalaapi, il y a de la douceur, une poésie incroyable, mais on sent aussi qu’il y a des considérations sociales importantes, comme l’exclusion sociale des Inuits, les inégalités, la violence. On veut que les gens portent un regard neuf sur ces réalités-là. »

« Juste le fait de me trouver sur scène, c’est un geste politique pour moi, ajoute Ulivia Uviluk. On a besoin de se voir sur scène, d’être représentés. Petite, j’ai passé beaucoup de temps devant la télé. Ça m’a donné une curiosité sur le monde, mais ça me manquait de voir quelque chose à quoi je pouvais m’identifier. Il y a de plus en plus de littérature autochtone aujourd’hui et ça fait du bien ! C’est réconfortant de pouvoir s’identifier à autre chose que de l’art visuel… Une toile, ça coûte pas mal plus cher qu’un livre ! »

Du 26 au 29 mai, à la Maison Théâtre