On l’attendait avec hâte depuis près d’un an. Et le comédien Anglesh Major n’a pas déçu le public lors de la première de King Dave, mercredi soir chez Duceppe.

Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

Premier acteur noir à défendre un spectacle solo dans un grand théâtre montréalais, Anglesh Major avait beaucoup de pression sur ses épaules. Le spectacle a été reporté à deux reprises à cause de la pandémie, et le comédien devait jouer devant 158 spectateurs distanciés dans une salle pouvant en accueillir environ 800. De plus, l’acteur reprenait une pièce très liée à son auteur, Alexandre Goyette. Depuis 2005, ce dernier l’a jouée à une centaine de reprises, tant au théâtre qu’au grand écran dans le film réalisé par Podz.

Mais Major excelle dans cette nouvelle mouture, qui donne à l’œuvre une nouvelle dimension, alors qu’il revisite les thèmes de la violence, du crime et de l’intimidation.

Dans un décor dépouillé et bien éclairé par la lumière de Renaud Pettigrew, la mise en scène sobre de Christian Fortin donne toute la place à l’acteur et à son monologue. La musique de Jenny Salgado ajoute un environnement sonore qui colle à l’univers du personnage.

Chez Duceppe, Anglesh Major fait de la scène son royaume ! Il habite avec aisance le grand plateau, où on a placé une dizaine de pieds de micro et un piano. Il incarne chacun des personnages croisés par Dave dans le récit, maîtrisant bien les ruptures de ton, le détail qui illustre le personnage. À la fois émouvant, drôle et charismatique, cet acteur a l’étoffe des grands. Parions qu’il a plusieurs beaux rôles devant lui au théâtre.

Comprendre la vie des Noirs

Après avoir commis des vols de voiture et s’être mêlé à de violentes altercations, entre autres, Dave va s’enfoncer dans la spirale de la délinquance. À la fois très orgueilleux et peureux, le jeune homme prend mauvaise décision après mauvaise décision, pour mieux s’engouffrer dans sa descente en enfer. À l’instar de bien des petits caïds, Dave joue aux durs pour ne pas ressentir sa peur : « J’ai fuckin’ peur, mais tellement que ça va se transformer en rage. J’vois rouge, j’deviens fou dans c’temps-là. Un kamikaze, man ! », lance-t-il dans la pièce.

Anglesh Major s’est approprié le texte sans le dénaturer, en lui apportant un nouvel angle, une autre réalité, à l’ère du Black Lives Matter et du racisme systémique. Le comédien apporte aussi sa langue, belle et colorée, celle de la communauté haïtienne-québécoise, qu’on entend souvent dans la rue, mais jamais au théâtre.

Son Dave est bien sûr dans la même impasse que celui de Goyette. Il demeure cet adolescent frondeur, baveux, qui traîne son spleen dans les rues et les parcs d’Anjou, de Saint-Michel et de Montréal-Nord. Mais ici, comme chez les Grecs, la tragédie est annoncée à l’avance.

PHOTO DANNY TAILLON, FOURNIE PAR DUCEPPE

Anglesh Major dans King Dave

Lorsque Dave se met au piano pour évoquer ses souvenirs d’enfance, lorsqu’il parle en créole à sa mère, veuve qui rêve encore du meilleur pour son enfant qu’elle ne voit pas grandir, encore moins déraper, on assiste à de rares passages lumineux dans ce spectacle de 1 h 40. Et ces moments de douceurs font pleurer. Car on se dit que si Dave se perd dans son terrible engrenage, c’est peut-être parce que la société où il a grandi, ce Québec tolérant, ne lui a pas ouvert beaucoup de portes. Encore moins montré une sortie de secours.

Si King Dave est une œuvre sombre, sa version 2021, à la fois semblable et différente de celle de 2005, résonne autrement à notre époque épique. Le drame d’Alexandre Goyette se transforme en tragédie. La première tragédie sociale avec un personnage noir au Québec. À voir.

PHOTO JEREMY CABRERA, FOURNIE PAR DUCEPPE

Le comédien Patrick Emmanuel Abellard jouera le solo King Dave en tournée au Québec, l’automne prochain.

En tournée à l’automne

Dès octobre prochain, le spectacle King Dave sillonnera les routes du Québec. À noter, il sera défendu par un nouveau comédien, Patrick Emmanuel Abellard (Héritage, District 31, Patrick Senécal présente). Il remplacera Major durant la tournée, qui s’arrêtera notamment à Laval, à Sainte-Thérèse, Shawinigan, et pour cinq représentations en décembre au Théâtre La Bordée, à Québec.

Consultez le site de Duceppe

King Dave d’Alexandre Goyette
Texte adapté par Goyette en collaboration avec Anglesh Major
Mise en scène de Christian Fortin
Au Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts, jusqu’au 23 mai (complet)
En tournée à l’automne
★★★★