Après une formation au cours de laquelle peu de choses se sont passées comme prévu en raison du confinement, des dizaines d’élèves de dernière année des écoles de théâtre ont quitté récemment les bancs d’école. Leur mission, quasi impossible : se mettre en valeur dans un milieu plus saturé que jamais. Malgré tout, ces nouveaux diplômés gardent espoir.

Stéphanie Morin
Stéphanie Morin La Presse

Delphine Bertrand, qui achève ses études du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, est consciente du défi qui l’attend. « C’est toujours difficile de sortir des écoles de théâtre, mais cette année, on va devoir mouliner davantage pour espérer travailler. L’horizon est bouché ; les spectacles des cinq prochaines années sont déjà programmés à cause des reports occasionnés par la pandémie. J’ai des projets personnels auxquels m’accrocher, mais sans ça, il y aurait du découragement… »

Il y aurait de quoi être découragé, en effet. À de rares exceptions près, les nouveaux diplômés n’ont aucun contrat qui les attend, aucun texte à mémoriser et aucune idée de la façon dont le théâtre va leur permettre de payer leur loyer. Seules les dates du 17 au 21 mai sont à encercler au calendrier : c’est à ce moment que se tiendront les Auditions générales du Quat’Sous.

Depuis 36 ans, les finissants des écoles de théâtre y sont conviés chaque printemps. En 2019, ils étaient 83 à monter sur les planches dans l’espoir de se faire remarquer par des employeurs du milieu culturel. Cette année, ils seront 180, avec chacun trois minutes seulement pour se distinguer. De plus, le public n’est pas admis cette année et les auditions seront offertes exclusivement en webdiffusion.

La raison de cette augmentation ? Les diplômés des deux dernières années sont invités, puisque les auditions n’ont pas eu lieu en 2020. Pire, deux écoles de théâtre (l’École nationale de théâtre et le cégep Lionel-Groulx) ont modifié la durée de leur programme, qui passe de quatre ans à trois ans. Résultat : ces écoles se retrouvent exceptionnellement avec deux cohortes de diplômés cette année.

« Je ne me fais pas d’attente… », lance avec philosophie Camille Giguère-Côté, qui vient juste de terminer ses études à l’École nationale de théâtre. « J’ai décidé de présenter un solo que j’ai écrit. Si ça touche quelqu’un, tant mieux. Sinon, ça aura été une occasion de jouer… »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Camille Giguère-Côté vient de terminer ses études à l’École nationale de théâtre.

Je ne sais pas ce qui m’attend après les auditions. Mais ce n’est pas vrai que je vais abandonner, même si les doutes sont grands. Si je n’ai pas d’offres rapidement, je vais créer mes propres projets et miser sur la création. Je vais trouver, c’est ce que je me dis.

Camille Giguère-Côté

Ce qui n’arrange rien à la situation, c’est que les étudiants n’ont pas eu l’occasion de présenter le fruit de leur travail scolaire à un véritable public. Les spectacles de fin d’année ont été présentés devant une poignée d’enseignants et d’autres élèves. Pas de parents. Pas d’amis. Et surtout, pas de metteurs en scène, d’agents ou de créateurs qui auraient pu devenir des alliés artistiques, voire des employeurs.

« Ça nous fait des contacts de moins, déplore Delphine Bertrand. D’habitude, après un spectacle, on jase avec des anciens qui sont venus nous voir. Le théâtre, c’est beaucoup une affaire de bouche à oreille ; les contacts sont très importants. En plus, jouer devant un public, ça fait partie de l’apprentissage… »

« J’ai tellement fantasmé ma dernière année d’études, ajoute Camille Giguère-Côté. J’imaginais une année remplie de rencontres artistiques, d’échanges avec le public, de fêtes. À notre dernier spectacle, il y avait 12 personnes dans la salle… »

« C’est dur de sortir de l’école sans avoir été vu, renchérit Delphine Bertrand. On a l’impression de crier dans le noir pour qu’on nous voie. C’est angoissant, car ce que tu proposes comme finissant en théâtre, c’est toi : ta personne, ton énergie, ton travail. C’est intime et super personnel. On veut être remarqué, mais il y a moins d’yeux tournés vers nous ! »

Une formation chamboulée

Ces spectacles sans public démontrent bien qu’avec la pandémie, la formation a été maintes fois bousculée, malgré toute la bonne volonté des écoles. Des cours d’improvisation ou de danse par Zoom, des spectacles annulés deux jours avant la générale, des séances entières avec des interprètes masqués, une tournée en France qui n’a pas eu lieu, une vie scolaire inexistante… Pour les élèves, les deuils ont été nombreux. Et l’élastique de l’adaptation a été étiré souvent au maximum.

Kathleen Laurin-McCarty, diplômée en interprétation à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, raconte : « Nous avons été chanceux, car presque tous nos cours ont eu lieu en présentiel cette année. Sauf que tout était plus compliqué. On a fini, après un certain moment, par avoir un local pour répéter, mais pas d’endroits où aller lorsque ce local était utilisé par d’autres étudiants. On mangeait presque dans les toilettes du pavillon ! »

Bref, les conditions d’apprentissage n’étaient pas optimales. Mais les exigences, elles, restaient les mêmes, dit-elle. « On n’avait pas les mêmes ressources, mais les plans de cours, eux, sont restés les mêmes. On s’en demandait aussi beaucoup. Le stress nous habitait au quotidien et ça jouait sur notre énergie. »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Kathleen Laurin-McCarthy, nouvelle diplômée de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM

On nous a beaucoup dit qu’on allait sortir plus forts, qu’on allait être plus résistants. C’est vrai. La pandémie nous a forcés à trouver des idées nouvelles ; on a développé des outils que d’autres n’ont peut-être pas. On s’est adaptés beaucoup, mais pas tout le temps dans le plaisir !

Kathleen Laurin-McCarty

« Ç’a été une année épuisante, admet Delphine Bertrand. Les mesures sanitaires ont pesé sur notre moral. Or, l’école s’attendait à ce qu’on donne et qu’on prenne la même chose que d’habitude. »

Malgré tout, la nouvelle diplômée de 25 ans persiste et signe : rien ne l’éloignera de son rêve de faire du théâtre, pas même cette foutue pandémie.

« On me pose souvent la question à savoir si j’ai un plan B. Je n’en ai pas. Ce serait trop difficile, trop décourageant. Si j’envisageais un plan B, ça m’enlèverait le fil ténu d’espoir et de drive que j’ai. Je ne peux pas tenir un autre discours, sinon je tombe. Je me sens prête à affronter les épreuves, même si c’est en funambule. »