Cette semaine, le Théâtre du Nouveau Monde, le Rideau Vert, La Licorne, le Centaur et le Trident, entre autres, ont confirmé l’annulation du reste de leur saison. À travers l’inquiétude des artistes et la solidarité du public, le milieu du spectacle vivant gère tant bien que mal la crise de la COVID-19. Au moment où le rideau tombe, un front commun s’organise. Dans un véritable élan du cœur.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

En temps normal, au printemps, les directions des compagnies lancent leurs nouvelles saisons. Celles-ci sont mises en marché des mois à l’avance et les interprètes ont déjà signé leurs contrats. Or, depuis deux semaines, les directions artistiques doivent imaginer tous les scénarios possibles et impossibles. Et reportent des créations annulées au calendrier des saisons prochaines, en respectant les ententes déjà signées avec les artistes pour les spectacles ultérieurs. Tout un casse-tête !

« La raison d’être de notre métier, c’est de rassembler des gens pour partager notre art. Pour des raisons évidentes de santé, ce n’est plus possible », remarquait le metteur en scène Serge Denoncourt en entrevue au début de la pandémie. Faute de pouvoir se produire sur scène, le milieu est en mode réflexion… et solutions. Car il faut trouver d’autres moyens pour que le théâtre puisse rester vivant dans la Cité.

Tout en annonçant mercredi la suspension des deux dernières productions printanières du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal a confirmé que, par « respect pour le travail immense déjà accompli », son équipe s’est mobilisée pour reporter les productions de Lysis et des Trois sœurs à une date à confirmer, plutôt que de les annuler. 

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Lorraine Pintal a confirmé que son équipe s’est mobilisée pour reporter les productions de Lysis et des Trois sœurs à une date à confirmer, plutôt que de les annuler. 

Nous conservons l’espoir que L’avalée des avalés soit présentée dès le 2 juin, en nous assurant toutefois que notre théâtre puisse vous ouvrir ses portes en toute sécurité.

Lorraine Pintal, directrice artistique et générale du Théâtre du Nouveau Monde

Après le succès du radiothéâtre de Mademoiselle Julie, ICI Radio-Canada Première remet ça jeudi soir à 20 h en diffusant, partout au pays, Encore une fois, si vous permettez, mettant en vedette Guylaine Tremblay et Henri Chassé. Marc Labrèche agira comme présentateur de l’émission réalisée par Francis Legault et Jocelyn Lebeau ; dans la pure tradition du Théâtre Ford de Radio-Canada, qui présentait des classiques dans les années 40 et 50.

Théâtre en ligne

La direction du TNM a pour sa part eu l’idée d’un « projet ludique et participatif sur les réseaux sociaux », intitulé Faites une scène : « Notre salle étant fermée jusqu’à nouvel ordre, nous désirons mettre les couleurs de l’arc-en-ciel dans le cœur de celles et ceux qui doivent respecter les mesures de confinement par la mise en ligne de lectures de courtes scènes de théâtre lues par des artistes québécois. » Ces courtes performances seront diffusées sur le site du TNM aux heures habituelles des représentations. Lorraine Pintal ouvre le bal, vendredi à 20 h, avec un extrait de L’hiver de force de Réjean Ducharme.

> Consultez le site du TNM

Ailleurs au pays, des scénarios et des initiatives de toutes sortes se dessinent : diffusion de captations de pièces ; balados spontanées et autres nouvelles formes de prestations sur le web. À Toronto, l’acteur Nick Green organise un Festival de la distanciation sociale pour célébrer les performances d’artistes en ligne. À Paris, le Théâtre de La Colline a créé Au creux de l’oreille, un rendez-vous téléphonique quotidien entre artistes et spectateurs autour d’un texte, d’un extrait de pièce, d’une chanson, d’un poème, etc.

> Consultez le site du Festival de distanciation sociale (en anglais)

> Consultez le site du Théâtre de La Colline

Un élan de solidarité 

Côté public, un mouvement de solidarité culturelle a pris naissance. La formule du « billet solidaire » est prisée par les amateurs en soutien aux institutions culturelles. Chez Duceppe, la direction estime que la moitié des abonnés ont fait un don au lieu de demander un remboursement. À La Bordée, le directeur Michel Nadeau estime à environ 60 % les spectateurs qui refusent un crédit ou un remboursement.

Du côté d’Espace Go, qui travaille à reprendre l’ultime spectacle de sa saison, J’ai cru vous voir, la campagne du billet solidaire semble bien fonctionner. « Mais nous n’avons pas encore pu joindre toutes les personnes qui s’étaient procuré des billets », affirme Luc Chauvette, directeur des communications.

Inquiétude face à l’avenir 

L’inquiétude continue néanmoins de grandir chez les nombreux artistes et travailleurs autonomes qui n’ont plus de contrats, donc de revenus. Des promesses ont été faites pour honorer les contrats, notamment par les membres de Théâtres Associés (qui regroupe huit compagnies théâtrales majeures). Reste à savoir quand et comment ces compagnies, déjà fragiles financièrement, pourront le faire.

Plusieurs programmes de soutien et des mesures de compensation ont été annoncés.

Le Conseil québécois du théâtre est en lien avec les pouvoirs publics pour valider les informations diffusées par les différents ordres gouvernementaux. Il recommande aux créateurs de « faire preuve de patience » et « d’attendre les prochaines annonces gouvernementales avant de prendre toute décision ». 

Au milieu de la folie, l’annulation des activités de la Journée mondiale du théâtre, le 27 mars, est passée inaperçue. Dans son message livré avant la crise de la COVID-19, l’écrivain pakistanais Shahid Nadeem parlait du théâtre comme d’un sanctuaire pour nous rassurer de l’état du monde : « Notre planète est plongée de plus en plus profondément dans une catastrophe climatique, nous entendons le martèlement des sabots des chevaux des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, écrit-il. Le théâtre a un rôle noble dans la dynamisation et la mobilisation de l’humanité pour se relever de sa descente dans l’abîme. »

En attendant que le rideau s’ouvre, un jour ou l’autre, sur la vie culturelle, la sentinelle des théâtres (cette lampe qui reste allumée sur la scène après chaque représentation afin de ne jamais laisser un théâtre dans le noir complet) veillera sur la noirceur de notre âme collective. 

Le billet solidaire

Avec l’annulation des saisons, différentes options sont en place dans les billetteries au Québec. Les théâtres proposent au public de remplacer leurs billets achetés sous forme de crédit, de remboursement ou de don. Chaque compagnie va transmettre les modalités à sa clientèle. Toutefois, pour encourager les théâtres à poursuivre leur mission, des amateurs ont fait part de leur intention de renoncer au remboursement de leur billet. Les théâtres peuvent alors remettre des reçus pour don de charité.