Ils s’apprêtaient à monter sur scène mardi ou mercredi après avoir répété intensément pendant deux à trois mois. Et puis, paf ! En l’espace de quelques heures, tout a basculé. La Presse s’est entretenue avec Magalie Lépine-Blondeau et Mani Soleymanlou, qui devront faire leur deuil de leurs personnages.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Magalie Lépine-Blondeau vit ces moments difficilement, même si bien sûr elle comprend la décision d’annuler les représentations et l’effort collectif demandé. La comédienne devait incarner le rôle-titre de Mademoiselle Julie au Rideau Vert à partir de mardi. Une pièce de Strindberg qu’elle rêvait de jouer. Elle parle même d’un « rêve avorté ».

« Mademoiselle Julie, c’est un rôle immense dans la dramaturgie, nous dit-elle. Rares sont les personnages féminins aussi complexes, aussi bien écrits. Serge [Denoncourt, le metteur en scène] et moi, on a vraiment réfléchi à la façon de monter ce spectacle-là pour qu’il veuille dire encore quelque chose. Malheureusement, il n’y aura personne pour en témoigner ! »

L’abandon de ce projet à quelques jours de la première, elle le vit comme une peine d’amour.

Mon corps n’a pas encore absorbé le fait que ça ne va pas se passer. Je me suis réveillée [vendredi] matin avec la fébrilité qui précède une première, sachant qu’elle n’allait pas se passer. Quand on a pris la décision d’annuler, jeudi, même si c’est une décision responsable, j’ai vécu ça comme une peine d’amour…

Magalie Lépine-Blondeau

La comédienne est évidemment déçue de ne pas pouvoir présenter le travail sur lequel elle planche avec ses collègues David Boutin et Louise Cardinal depuis plus de deux mois, mais dont la réflexion et le travail de préparation, avec Serge Denoncourt, ont débuté il y a un an. Pour trouver entre autres « une langue qui n’était pas ampoulée ou trop poétique », et « pour que les personnages se parlent de façon incisive ».

Le plus difficile, nous dit Magalie Lépine-Blondeau, n’est pas la mémorisation du texte, mais plutôt « l’intensité émotive » du spectacle.

« Il y a un investissement personnel : 75 % de mon cerveau était réservé à ce personnage dans les dernières semaines. Parce qu’il y a dans le spectacle une densité émotive. C’est un travail d’orfèvrerie et de dentelle dans les allers-retours émotifs très rapides de mon personnage, entre le désir, le déchirement, l’humiliation, le mépris, l’ambition, tout ça à l’intérieur de quelques répliques, c’était surtout ça, le défi. »

Même si elle sait que tous les comédiens sont dans le même bateau, il y a un certain découragement chez la comédienne.

« J’ai toujours dit que ce que je préférais du théâtre, c’est le travail de répétition, cette recherche presque anthropologique, l’opportunité qu’on se donne de faillir, de se tromper, de suer, on n’a pas beaucoup d’espaces comme ça dans la vie, mais j’avoue que ça n’a plus aucun sens maintenant que ça ne se traduit pas en partage ! »

« Sans représentation, notre art est dépourvu de son sens »

Le comédien Mani Soleymanlou partage la même frustration, lui qui devait monter sur scène à compter de mercredi au Théâtre Denise-Pelletier pour la première des Sorcières de Salem, d’Arthur Miller, dans le rôle du juge Dan Forth, et qui répète en même temps pour Lysis, qui est censée être présentée au TNM à partir du 21 avril.

« C’est un peu irréel d’arriver en fin de parcours, après avoir accompli tout ce travail, d’avoir réfléchi sur un objet collectivement pendant deux mois, et de devoir accepter qu’on ne le fera pas. Le peintre peut continuer à peindre, mais sans représentation, notre art est dépourvu de son sens. On a quand même fait un enchaînement jeudi soir et il y avait beaucoup d’émotion, parce qu’on savait qu’on n’aurait pas la chance d’aller au bout de ça. On est dans le deuil artistique. »

Mani Soleymanlou évoque aussi la fragilité du milieu en particulier, mais des petits métiers en général. 

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Mani Soleymanlou devait monter sur scène à compter de mercredi au Théâtre Denise-Pelletier.

Comme interprète, il y a l’aspect financier, pour les théâtres aussi, tout le milieu est sans filet. Humainement, c’est bouleversant de voir à quel point on est fragiles. Pour certaines personnes, ce projet-là, c’est leur contrat de l’année, donc c’est difficile.

Mani Soleymanlou

Même si le directeur artistique de Denise-Pelletier, Claude Poissant, remue ciel et terre pour reporter la production à la mi-avril – scénario plausible vu qu’il n’y a pas d’autre production avant la fin de la saison –, il devra le cas échéant remplacer nombre de comédiens qui ont d’autres engagements. C’est le cas de Mani Soleymanlou, qui jouera (en théorie) dans Lysis, au TNM.

Magalie Lépine-Blondeau ne se fait pas d’illusions, ce genre de situation risque de se reproduire, malheureusement.

« C’est quelque chose de terrifiant, mais on dirait que c’est un avant-goût de ce à quoi l’humanité doit se préparer. Le plus difficile, c’est que l’humain est le plus beau et le plus fort quand il se rassemble et que la première chose qu’on doit éliminer en ce moment, c’est ça. »

Les artistes seront dédommagés

L’Union des artistes (UDA) a annoncé vendredi soir que le ministère de la Culture et des Communications soutiendrait les artistes touchés par les annulations de spectacles découlant des mesures d’urgence du gouvernement. Tous les contrats signés par les artistes touchés par les mesures d’urgence seront honorés, a assuré la ministre Nathalie Roy, lors d’une conférence téléphonique avec plusieurs acteurs du milieu culturel.

« La ministre nous a convoqués en début d’après-midi à une conférence téléphonique à laquelle participaient également des représentants de la SODEC et du CALQ, ainsi que plusieurs syndicats, associations, organismes et regroupements du secteur culturel », a précisé la présidente de l’UDA, Sophie Prégent.

« Le gouvernement souhaite établir un lien de communication constant avec le milieu culturel, a-t-elle précisé. Un comité sera donc rapidement mis en place pour bien documenter la situation afin de définir les différentes modalités relatives à l’annulation des contrats. À titre de présidente de l’UDA, je ferai partie de ce comité. »

« Je tiens à souligner la réelle sensibilité démontrée par la ministre et les membres de son équipe face à l’inquiétude exprimée par les artistes et les artisans qui sont durement touchés par la pandémie de la COVID-19, a-t-elle ajouté. Il est clair que la rémunération des artistes est devenue un enjeu gouvernemental, et le Ministère a indiqué vouloir s’assurer que les travailleurs autonomes de notre secteur ne soient pas pénalisés par cette situation hors norme. » Mme Prégent demande aux artistes travaillant dans les différents secteurs relevant de l’UDA et touchés par des annulations de représentations ou d’événements de conserver leurs contrats signés et leurs pièces justificatives.