H pour homme ; F pour femme. H pour celui qu’il était, le soldat Bradley Manning. F pour celle qu’elle est devenue. Où poser son X lorsqu’on s’appelle Chelsea Manning ?

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

De fait, aucune case n’est assez vaste pour englober tout entière Chelsea Manning, ancien soldat de l’armée américaine, femme trans, lanceuse d’alertes et militante. C’est à ce personnage complexe, toujours emprisonné dans la suite de l’affaire WikiLeaks, que le dramaturge Sébastien Harrisson consacre son nouveau spectacle, mis en scène par Eric Jean.

Harrisson a imaginé ce qui aurait pu se passer si Manning avait orchestré sa disparition, dans les heures qui ont suivi sa conférence à C2 Montréal, en mai 2018. Disparaître. Changer de vie. Qui n’y a pas songé ? C’est d’autant plus compréhensible lorsqu’on a les caméras du monde braquées sur soi en permanence… et que l’étiquette de traître nous colle à la peau pour avoir fait partager au monde entier des preuves des bavures de l’armée américaine en Afghanistan, en Irak.

Malgré la solitude apparente de sa chambre d’hôtel, des ombres rôdent autour de Chelsea. Celle de Max, agent de la GRC chargée de la surveiller, celle de Fiona, la compagne de Max qui cherche frénétiquement à le joindre. Et surtout celle, fantomatique, du photographe de guerre Namir Noor-Eldeen, tué lors d’une attaque américaine à Bagdad et dont la mort a été captée sur l’une des fameuses vidéos transmises à WikiLeaks par Manning.

Dans le rôle de Chelsea, Sébastien René est à couper le souffle, prouvant, s’il le fallait encore, toute l’étendue de son jeu.

Le comédien passe en un claquement de doigts de Bradley enfant, drapé dans un nationalisme juvénile, au soldat Bradley, celui qui a juré de protéger la Constitution américaine, à Chelsea, la femme devenue une véritable icône de notre époque. La voix se transforme, la posture aussi. Tous ces personnages prennent vie sans autre artifice que le talent d’interprétation du comédien. Une très grande performance.

Avec leur jeu efficace, Stéphane Brulotte, Marie-Pier Labrecque et Mustapha Aramis gravitent autour de Sébastien René comme des planètes autour d’un soleil. Leurs personnages rappellent cruellement que la guerre ne compte plus ses victimes collatérales, parfois bien après que les bombes ont cessé de tomber.

Le metteur en scène Eric Jean a choisi de camper sa pièce dans une pièce presque nue, où les effets miroirs, les projections vidéo et les jeux d’écran peuvent se déployer sans encombre. Le résultat est saisissant, presque hypnotisant par moments.

Sous la plume de Sébastien Harrisson, Chelsea Manning pose des questions difficiles, mais essentielles, sur le monde d’aujourd’hui. Quel est le prix à payer pour une société libre ? Qu’est-ce que la réelle bravoure ? Qui sont les vrais héros et les véritables traîtres ? « Either you are with us or with the terrorists », a lancé George W. Bush après les attaques du 11 septembre 2001. Et si ce n’était pas aussi simple…

La véritable Chelsea Manning, elle, est toujours emprisonnée en Virginie pour avoir refusé de témoigner dans le procès contre le fondateur de WikiLeaks, Julien Assange. Entre la liberté physique et la liberté de pensée, la femme a fait son choix. Et la pièce de Sébastien Harrisson nous renvoie à nos propres choix et à notre propre définition de la liberté.

Becoming Chelsea Texte de Sébastien Harrisson, mise en scène d’Eric Jean. Avec Sébastien René, Mustapha Aramis, Stéphane Brulotte et Marie-Pier Labrecque. Au Théâtre Prospero, jusqu’au 14 mars.
★★★½