Danielle Proulx incarne une ingénieure nucléaire à la retraite, quelque temps après un accident à la centrale voisine, dans Les enfants de la Britannique Lucy Kirkwood, présentée à compter du 26 février chez Duceppe. Discussion sur la responsabilité générationnelle.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : La pièce aborde les thèmes du legs des générations, notamment en ce qui concerne les enjeux environnementaux. Je trouve intéressante cette question de la responsabilité générationnelle. Est-ce que ça renvoie au fameux « OK Boomer » dont il a été question récemment ?

Danielle Proulx : Il y a quantité de choses qui ont été faites dans le passé sans mesurer les conséquences pour l’environnement. Je ne pense pas que ces gens étaient mal intentionnés, mais ils n’avaient pas de vision à long terme. Ils étaient motivés par l’avidité, par l’appât du gain. Cela dit, on recycle depuis longtemps et j’avais l’impression que c’était utile… Mais je comprends que c’était du maquillage. Une couche de peinture sur un mur en décrépitude. Individuellement, on peut faire quelque chose, mais il y a un moment où il faut que la responsabilité soit prise collectivement.

M.C. : Est-ce qu’il y a quelque chose d’injuste à montrer du doigt constamment les baby-boomers pour tous les maux de la société ? C’est une génération qui a grandi avec des idéaux et des aspirations, pour plus de paix et de justice sociale. Et qui aujourd’hui est mise au banc des accusés…

D.P. : Chaque génération essaie de faire mieux que celle qui l’a précédée. Mon père disait qu’on était chanceux d’avoir droit à l’éducation, aux soins de santé gratuitement. Quand je suis née, il fallait payer pour aller à l’hôpital. Ma mère a eu 10 enfants et elle a dû parfois accoucher à la maison, parce qu’on n’avait pas d’argent. Je ne me sens pas particulièrement visée par ce que les gens reprochent à ma génération. Mais je pense que ma génération doit prendre la responsabilité qui lui revient. Il y a des gestes à faire qui vont déterminer l’avenir de la planète. Il y a un énorme virage à prendre. Ça prend du temps pour faire dévier la trajectoire du Titanic !

M.C. : Parfois, quand je suis plus cynique…

D.P. : Ça t’arrive ! (Rires)

M.C. : J’essaie de ne pas trop l’être ! Mais quand je le suis, je me dis que les gens ne voient pas plus loin que leur propre existence. Après moi le déluge ! Ils ne se sentent pas concernés, et se disent que si la génération qui vivra l’apocalypse annoncée n’est pas encore née, aussi bien en profiter. C’est cette vision à courte vue qui explique qu’on ne bouge pas davantage, à mon avis. Il y a plus d’urgence chez les 12-13 ans. Il y a quelque chose de générationnel là-dedans.

D.P. : Moi, j’ai 67 ans. Je suis grand-mère. Et de penser à mes petits-enfants de 9 ans, 7 ans ou 5 ans, c’est sûr que ça me tord les boyaux. Ça commence tôt, la conscientisation. C’est très concret pour eux. « On fait ça pour la planète ! » Ils ont une perspective et des préoccupations. Comme grand-mère, je veux prendre mes responsabilités. Dans la pièce, il y a une question qui n’est pas posée : « Mais si c’étaient tes enfants ? » Les spectateurs vont sortir en se posant la question. C’est pour ça que c’est intéressant que le public soit intergénérationnel. Même si c’est ma génération qui est visée. Celle du fou qui dirige au sud de chez nous. Comment faire en sorte que ce qu’on lègue aura de l’avenir ? Est-ce que je lègue un verre aux trois quarts vide, ou il est encore possible de le remplir ?

M.C. : La pièce parle de cette responsabilité générationnelle…

D.P. : Exact. C’est sûr que les gens peuvent se dire qu’ils ont travaillé fort toute leur vie et qu’ils ont le droit d’en profiter. Mais comment organiser son bonheur sans hypothéquer l’avenir des autres ? C’est une façon de penser qu’on n’a pas développée. La pièce aborde aussi ça. Le legs, ce n’est pas juste de construire un pécule pour nos enfants, de leur laisser une maison ou un fonds de pension. Le legs, c’est la planète, c’est la Terre. Je pense que la pièce va déranger beaucoup. Ce que l’auteure nous demande est extrêmement confrontant. Elle nous invite à prendre conscience de l’urgence. Lorsqu’on ne pense pas plus loin que le bout de notre nez, on sacrifie les générations à venir. Ce sont nos enfants et nos petits-enfants qui vont en pâtir. Je regarde les décisions qui se prennent aux États-Unis…

M.C. : Ce doit être décourageant, quand on est de la génération des baby-boomers, du « peace and love », de voir Donald Trump diriger les États-Unis. C’est décevant, non ?

D.P. : Tellement ! Surtout après avoir connu Obama. Des déceptions, on en a connu au Québec. Qu’est-ce qu’on fait ? On se relève les manches ou on sombre dans le cynisme ? Je trouve qu’on regarde les choses avec peu de perspective. On pense plus à se moquer de Guy Nantel. On préfère écraser avec une phrase assassine. Il n’y a pas beaucoup de cœur, de vision, de projets qui mobilisent. Quand on parlait des référendums de 80 et de 95, on parlait juste de la crisse de question [elle porte sa main à sa bouche], ou des effets sur l’économie. Mais qu’est-ce qu’on veut ? On s’en va où ?

M.C. : J’ai parmi mes lecteurs beaucoup de baby-boomers amers. Des nationalistes qui constatent qu’ils ne verront pas « le pays » de leur vivant et qui déversent leur fiel sur les autres, qu’ils rendent responsables de leur amertume…

D.P. : Il y en a plein ! Ils ont été très combatifs et là, ils en veulent à tout le monde. Il y a quelque chose qui se referme. C’est l’immense danger qui nous guette. Mais aujourd’hui, parce qu’on ne voulait pas perdre notre Canada, on est pognés avec des décisions sur les sables bitumineux qui ne nous ressemblent pas. Est-ce qu’on peut rêver par nous-mêmes ? On a la chance de vivre encore dans un environnement sain, quand on se compare avec ce qui se passe ailleurs. La désertification en Afrique, c’est une horreur sans nom. C’est la vision à court terme de l’économie qui est responsable. On a accueilli une famille syrienne, à la suggestion d’Émile [Proulx-Cloutier, son fils] et d’Anaïs [Barbeau-Lavalette]. Ce qu’ils ont vécu est inimaginable. Ils sont d’une résilience incroyable. Juste d’avoir un toit, et de dormir sans crainte, ça change tout pour eux.

M.C. : Ça remet les choses en perspective…

D.P. : Absolument. C’est le genre d’expérience qui remet en question nos choix, autant personnels que collectifs. Il y a urgence de tous voir la même chose, parce qu’il est plus que temps d’agir.