De Félicité à Ennemi public, en passant par Manifeste de la jeune fille, la voix d’Olivier Choinière est l’une des plus fortes dans le paysage théâtral québécois. On avait donc hâte d’assister à la création de Zoé, jeudi soir au Théâtre Denise-Pelletier. Parce que depuis 20 ans, l’homme de théâtre tisse une œuvre dramatique qui interpelle, fait réfléchir et bouscule nos idées reçues.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

De quoi parle-t-il cette fois avec Zoé ? De l’une des grandes crises sociales survenues au Québec dans les années 2010. Mais surtout, du cul-de-sac de son épilogue. 

Droits et devoirs

Malgré une grève générale illimitée suivie par la majorité des étudiants, Zoé obtient une injonction d’un juge pour avoir ses cours comme d’habitude. Elle se présente seule dans sa classe de philosophie ; tandis qu’un garde du corps veille à sa sécurité dans le couloir du collège ! Or, au lieu de suivre un plan de cours, son professeur (Marc Béland) entame un dialogue éthique avec son étudiante (Zoé Tremblay-Bianco), autour des conséquences de son geste. 

Le droit de Zoé d’avoir ses cours se heurte-t-il au droit de grève des étudiants, voire aux droits de son association étudiante qui la représente ? Telle est l’une des nombreuses questions soulevées par la pièce. Si son point de départ reste le conflit du printemps 2012, sa matière est beaucoup plus riche. M. Choinière expose le choc des générations (un prof quinquagénaire et une étudiante de 19 ans) ; le clivage idéologique de la société néolibérale ; la marchandisation de l’éducation. 

La pièce illustre aussi la dichotomie entre les droits collectifs et individuels. « La nécessité d’une conversation, profonde, complexe et articulée » (dit l’auteur) dans notre monde divisé, où le combat a remplacé le débat.

Car le grand thème de Zoé, c’est la liberté, plutôt l’illusion de liberté de l’époque actuelle, où chacun estime avoir raison pour mieux s’enfermer dans le cercle vicieux des luttes stériles.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Zoé traite de l’une des grandes crises sociales survenues au Québec dans les années 2010.

Classe à part

Le scénographe Simon Guilbault a conçu un ingénieux décor. Un plateau incliné sur lequel les personnages se livrent en duel, entouré de chaises disposées en rangées qui évoquent à la fois l’espace vide de la classe et la multitude bruyante qui manifeste à l’extérieur du cégep. L’auteur multiplie les points de vue dans son texte, en répétant des dialogues ou juxtaposant des répliques d’une scène à l’autre. 

Dans le rôle du professeur de philo, Marc Béland, le soir de la première, a mis un peu de temps à trouver le ton juste. Mais lorsqu’il y arrive, l’acteur est tout à fait convaincant et brillant. Dans celui de l’étudiante, Zoé Tremblay-Bianco est une agréable surprise, maniant à la fois une belle candeur et une force de caractère dans son jeu. 

Pas le brio de Mamet 

Même si le thème de Zoé est différent, on ne peut s’empêcher de penser à Oleanna, ce brûlant huis clos de David Mamet sur la complexité des rapports hiérarchiques à l’université et le jeu de pouvoir entre un professeur et l’une de ses élèves. Si Mamet entraîne le spectateur dans un déroutant face-à-face, Choinière le perd ici, dans les méandres d’un texte qui emprunte trop de pistes de réflexion, au détriment de l’émotion. Bien sûr, nous croyons que le théâtre peut être un espace philosophique animé par une pensée féconde. Mais il ne peut uniquement mettre en scène des idées, sans véritable tension dramatique. 

On sort de Zoé la tête pleine, mais pas vraiment remué. Avec l’envie de scander : « Ce n’est qu’un début, continuons le… débat ! »

★★★

Zoé, texte et mise en scène d'Olivier Choinière. Avec Marc Béland et Zoé Tremblay-Bianco. Au Théâtre-Denise Pelletier, jusqu’au 29 février.