« Je voulais changer le monde, je ne voulais pas que le monde me change », lance Rosa dans Sang.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Cette réplique vibre en harmonie avec le travail de la metteuse en scène Brigitte Haentjens, une artiste dont la vision du théâtre est motivée par une éternelle quête de vérité, d’authenticité. Avec sa compagnie Sibyllines, elle résiste aux modes. Chacune de ses créations interroge la responsabilité sociale de l’artiste. À ses yeux, tout ce qui est intime et personnel a aussi un écho dans le collectif et le social.

Pas surprenant que la directrice du Théâtre français du CNA s’intéresse ici à une œuvre du dramaturge suédois Lars Norén. Avec Sang, ce dernier revisite le mythe d’Œdipe, à travers la dissolution d’un couple d’intellectuels chiliens (joués par Sébastien Ricard et Christine Beaulieu), ayant fui leur pays en 1974, après avoir été emprisonné sous la dictature militaire du général Pinochet.

Exilés à Paris depuis 15 ans, ces ex-militants de gauche sont désormais des professionnels qui ont réussi. Les parents ont perdu leur fils unique durant leur détention, mais aussi leurs idéaux et leur humanité. Ils sont désormais des ombres d’eux-mêmes qui vivent dans le confort matériel et intellectuel ; ces gens-là lisent Pierre Bourdieu, écoutent du classique, vont voir des tragédies grecques et boivent beaucoup de vin rouge…

PHOTO JEAN-FRANÇOIS HÉTU, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

L’ingénieux décor d’Anick La Bissonnière, qui transforme la scène en arène de boxe, avec des gradins placés sur les quatre côtés, permet aux spectateurs d’observer attentivement cette extension du domaine de la lutte.

Malheureusement, Sang, créé dans les années 90, au milieu de la crise du sida, a un peu vieilli. Ou est-ce sa traduction ampoulée et assez franchouillarde ? Reste que durant les 20 premières minutes, le ton est terriblement artificiel et les personnages sonnent faux. On a beau être des bourgeois, on n’est pas obligé de sonner comme des robots avec un accent emprunté à un mauvais boulevard parisien.

Heureusement, l’arrivée du jeune étudiant amoureux (excellent Émile Schneider), celui qui provoquera l’éclatement du couple et la tragédie annoncée, corrige le tir. La distribution trouve alors un ton plus juste.

La production oscille habilement entre l’horreur et l’absurdité. Il y a des scènes de violence presque insoutenables. Et l’ingénieux décor d’Anick La Bissonnière, qui transforme la scène en arène de boxe, avec des gradins placés sur les quatre côtés, permet aux spectateurs d’observer attentivement cette extension du domaine de la lutte. Ce combat entre des membres de la grande famille d’une humanité terriblement souffrante.

Alors, Brigitte Haentjens met le doigt sur la plaie profonde d’une époque aveuglée par le confort et l’indifférence.

★★★½

Sang. De Lars Norén. Mise en scène de Brigitte Haentjens. Avec Christine Beaulieu, Sébastien Ricard, Émile Schneider et Alice Pascual À l’Usine C, jusqu’au 15 février.

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