C’est ma coloc et amie belge qui m’a fait découvrir quand j’étais étudiante la pièce Les voisins de Claude Meunier et Louis Saia. Elle avait la cassette du téléfilm de Micheline Guertin de 1987 et, pour elle, c’était le summum de l’humour québécois.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

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Marilyse Bourke, Rémi-Pierre Paquin, Brigitte Lafleur, Jean-Michel Anctil,
Pier-Luc Funk, Catherine Brunet, Marie-Chantal Perron et Guy Jodoin ont injecté aux Voisins un peu plus de névrose et d’hystérie aux personnages.

Je me souviens, à cette première écoute, ne pas avoir ricané une seule fois pendant qu’elle se tordait de rire sur le divan. J’ai pensé que les Belges avaient une drôle de conception de l’humour.

« Mais c’est donc ben plate ! Il ne se passe rien !

— C’est justement ça qui est drôle ! »

À ma décharge, je dois dire que j’étais complètement ignorante de la vie de banlieue, ayant grandi dans un quartier populaire de Montréal où, si l’ambiance était parfois glauque, en revanche, il y avait tout le temps de l’action. Je ne pouvais comprendre sur le coup ce à quoi Claude Meunier et Louis Saia faisaient référence en écorchant, comme deux ados vengeurs, ces gens dont la vie tournait autour du centre commercial et de la perfection de leurs haies. L’ennui banlieusard, maintes fois dépeint dans beaucoup d’œuvres, m’était inconnu.

Il y a une dizaine d’années, Claude Meunier m’avait expliqué que c’est un sketch, « le party plate », qui avait mené à la pièce Les voisins et au reste de sa carrière. « C’est à peu près le premier texte que j’ai écrit dans ma vie, confiait-il. C’est un texte très dur, très cynique, très adolescent quelque part. J’étais sans pitié. “Vous êtes une gang de gens vides”, voilà ce que je disais. »

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Brigitte Lafleur, Marilyse Bourke et Marie-Chantal Perron dans Les voisins

Encore aujourd’hui, Claude Meunier et Louis Saia reconnaissent, dans l’introduction du programme de la nouvelle mouture des Voisins, mise en scène par André Robitaille pour les 40 ans de la pièce, qui a connu un grand succès l’été dernier à Drummondville, que ce texte impitoyable était « notre regard d’ado sur nos parents, avec ce petit côté rebelle propre à l’adolescence. Pas étonnant qu’elle soit si souvent montée par des élèves du secondaire et du cégep. Quarante ans que cette pièce nous est sortie du système, nous, deux enfants de la banlieue qui décrivions une nouvelle couche de la société : le monde de la banlieue. Pendant que la culture québécoise était occupée à ne pas se donner un pays, nous décrivions, avec la précision d’un entomologiste, les mœurs de cette nouvelle bibitte qui colonisait la banlieue. »

Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de l’ennui, qui a transformé deux ados frustrés en dramaturges, avec le succès que l’on sait.

***

Il m’a fallu un ou deux visionnements de plus du téléfilm Les voisins pour saisir le génie comique de cette pièce, entièrement contenu dans le texte. L’art de parler pour ne rien dire à son sommet, des dialogues de sourds réglés au quart de tour, une psychopathologie de la vie ordinaire qui suinte au travers d’une langue torturée, bourrée de non-sens et de lapsus terriblement révélateurs. J’ai lu et relu la pièce dans mon édition écornée de 1982 publiée chez Leméac, en riant pratiquement à chaque réplique.

Mais c’est en se tapant régulièrement le téléfilm de 1987 avec des amis qu’on en a fait une pièce-culte, un peu comme pour le film Le Père Noël est une ordure de la troupe du Splendid. La fâcheuse conséquence est que pour moi, comme pour beaucoup d’autres, Les voisins seront toujours Marc Messier, Serge Thériault, Rémy Girard, Paule Baillargeon, Murielle Dutil, Louise Richer, André Ducharme et Marie Charlebois. Même chose pour la version filmée d’Appelez-moi Stéphane, une autre pièce hilarante de Claude Meunier et Louis Saia : Stéphane m’apparaîtra éternellement sous les traits de Gilles Renaud.

C’est à se demander si les captations de ces pièces ne sont pas des malédictions pour les futurs interprètes de ces classiques. Non seulement elles figent dans notre mémoire des incarnations précises, mais le look même de ces téléfilms tournés en vidéo, collé sur la laideur spécifique de la décennie 80, contribue à fixer une imagerie dont il est difficile de se défaire. Ainsi attachée à une version, je me suis rendu compte que je n’avais jamais vu Les voisins sur scène, là où elle était pourtant destinée.

Jeudi soir, pour la première des Voisins à Montréal, il était émouvant de partager cette affection jamais démentie pour la pièce avec plus d’un millier de spectateurs au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Un fou rire continu traversait les rangées chez ceux, nombreux, qui connaissent les répliques par cœur. Dans sa mise en scène, qui respecte à la virgule le texte, André Robitaille propose une vision plus colorée, plus vaudeville et dynamique de la pièce. J’avoue que ça m’a déstabilisée. Pour moi, Les voisins, c’est très laid, genre brun-gris, d’une lenteur voulue pénible, et tragique sous le vernis comique. Mais pourquoi pas ? J’avais ressenti la même chose en voyant la comédie musicale Hairspray, que je trouvais moins subversive que le film original de John Waters… qui se moquait des comédies musicales.

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Jean-Michel Anctil, Guy Jodoin, Pier-Luc Funk, Brigitte Lafleur
et Marie-Chantal Perron dans Les voisins

Le temps passe, et le cynisme de la pièce s’érode à mesure qu’on se l’approprie affectueusement. Ainsi, Robitaille offre une vision moins méchante des Voisins, peut-être plus collée à notre amour. Et de voir arriver en pantalons taille très haute le comédien Pier-Luc Funk, qui joue Junior, m’a rappelé combien la mode des années 80 pouvait enlaidir même le plus charismatique des jeunes. Sa simple apparition fait crouler de rire le public. Il est donc possible d’ajouter d’autres couches comiques à cette pièce.

Les interprètes de ces nouveaux Voisins – Jean-Michel Anctil, Marilyse Bourke, Guy Jodoin, Brigitte Lafleur, Marie-Chantal Perron et Rémi-Pierre Paquin, Pier-Luc Funk et Catherine Brunet – ont injecté un peu plus de névrose et d’hystérie aux personnages, que j’ai toujours vus plus neurasthéniques. Mais ils ont créé ensemble une autre chimie, très sympathique. Dès le départ, les gestes maniaques de Guy Jodoin sur sa haie donnent le ton un peu burlesque.

Ce nouveau souffle est particulièrement efficace dans la deuxième partie de la pièce, lors du fameux « party plate », qui culminera avec l’incroyable cri du cœur de Bernard, un résumé des plus hautes aspirations de l’homme banlieusard : « Je demande pas grand-chose au Bon Dieu pourtant, je demande juste rien ! Y a pas moyen qui arrive rien dans vie coudonc ? Va-tu falloir que j’tue quelqu’un pour avoir la paix ? ? ? » C’est ma réplique préférée, que j’attends chaque fois comme le monologue de Hamlet. Qu’elle soit livrée par Guy Jodoin, qui affiche un visage angoissé pendant toute la durée de la pièce, fait plaisir.

Et on se rend compte, 40 ans plus tard, que ça n’existe plus, ce genre de party plein de silences et de malaises, avec des gens qui regardent dans le vide, depuis qu’on peut se réfugier dans nos iPhone, ces engins conçus pour nous épargner l’ennui chaque seconde. Sommes-nous sauvés pour autant ? C’est un autre genre de platitude que nous subissons aujourd’hui, quand grand-maman découpe son gigot devant des convives rivés à leurs écrans. Sans doute que des ados frustrés, tapis dans des sous-sols de bungalows, sont déjà en train de mijoter la pièce qui révélera l’ennui tel que nous le vivons aujourd’hui – c’est mon souhait. Les voisins, ça doit faire des petits.

Les voisins, au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, deux représentations samedi qui affichent complet. Supplémentaires les 15 et 16 janvier 2021.