Et si les faiblesses de ceux qui ont souffert d’un trouble de stress post-traumatiques étaient en fait des forces ? Mieux, des pouvoirs ? C’est la prémisse de la nouvelle pièce de Michelle Parent, qui réunira sur scène 11 acteurs et non-acteurs ayant vécu des traumatismes.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Depuis déjà 10 ans, Michelle Parent crée des rencontres entre acteurs professionnels et citoyens non acteurs pour aborder des enjeux de société qui la préoccupent.

Avec sa compagnie Pirata Théâtre, elle a parlé des femmes en difficulté dans La maison, donné la parole aux adolescents dans Album de finissants et, plus récemment, traité des différentes formes de dépendance dans Les bienheureux. Toujours avec cet habile dosage de gravité et d’humour.

Cette fois, elle a écrit un texte pour six acteurs professionnels (menés par Nathalie Claude) et cinq personnes ayant vécu des expériences de stress post-traumatiques pour dresser ce nouveau « portrait de société ».

« Avec les attentats des dernières années, les tueries, il y a un rapport à la terreur qui me semble différent, nous dit Michelle Parent, du fait qu’avec nos téléphones intelligents, on voit tout, du point de vue de l’assaillant, des victimes, des témoins… C’est sûr que ça transforme notre insouciance collective. On est devenus plus vigilants, on est plus conscients des sorties de secours, et ça, ça me dérange. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Avec sa compagnie Pirata Théâtre, Michelle Parent a parlé des femmes en difficulté dans La maison, donné la parole aux adolescents dans Album de finissants et, plus récemment, traité des différentes formes de dépendance dans Les bienheureux.

Des superhéros

C’est ce constat qui a mené la comédienne et metteure en scène à s’intéresser aux gens qui ont vécu des expériences traumatisantes, réunissant jusqu’à 14 personnes dans des ateliers de création qu’elle a animés pendant deux ans.

« Dès le début, on a fait un parallèle entre stress post-traumatique et superhéros, parce qu’on se disait que l’hypervigilance de ces personnes, c’est-à-dire leur capacité de voir venir les dangers [qu’ils soient réels ou non], qui est un symptôme majeur du stress post-traumatique, avait quelque chose de très proche de l’univers du superhéros. Le sixième sens, c’est ça. »

Une fois ce parallèle établi, Michelle Parent s’est mise à la recherche d’un cadre pour situer l’action de sa pièce. Elle a pensé au Comiccon, qui réunit chaque année en juillet à Montréal les amateurs de superhéros de comic book et de films pour créer l’évènement opposé : le Paniccon, foire populaire qui réunit des gens en état d’alerte — et où l’on vend (comme au Comiccon) une foule de produits dérivés !

Le public de Fred-Barry sera donc invité dans la section VIP du Paniccon, groupe sélect de gens qui prendra place en marge de l’évènement principal qui se passe « de l’autre côté du rideau ». On entendra d’ailleurs tout ce qui s’y passe. « Il y a deux trames narratives, nous dit Michelle Parent, celle qu’on voit et celle qu’on entend. »

Les 11 interprètes qui sont les têtes d’affiche du Paniccon feront étalage de leurs autres pouvoirs. Car outre leur hypervigilance, certains sont passés maîtres dans l’évitement. Il y a même une personne dont le traumatisme l’a rendue invisible…

Nathalie Claude, qui est la « porte-parole » du Paniccon, animera l’évènement. Elle sera entourée de cinq autres comédiens professionnels et de cinq non-acteurs qui ont vécu des stress post-traumatiques comme Dave Courage, technicien de scène qui a survécu à l’attentat du Métropolis en 2012 (le soir de l’élection de Pauline Marois).

« Les gens connaissent l’histoire de Dave, mais pas nécessairement celle des autres participants. D’ailleurs, ils ne sont pas là pour raconter ce qu’ils ont vécu. Même moi, je ne la connais pas très bien. Je ne leur ai pas demandé de parler des évènements, mais de la manière dont ils vivaient avec le stress après. Des sensations physiques qu’ils ressentaient, par exemple, et de ce qui déclenche leur stress aujourd’hui : un son, une odeur, une chanson… »

Des non-acteurs, mais pas des amateurs

En colligeant des informations sur chacun des cinq participants, Michelle Parent a tissé une courtepointe avec l’ensemble des éléments — sans que l’on sache à qui ils sont attribués. Le spectateur ne saura sans doute même pas précisément qui seront les acteurs professionnels et qui seront les non-acteurs (à part le fait que tout le monde jouera son propre rôle, sous sa véritable identité).

Le but ultime est que le spectateur soit conscient qu’il est question de non-acteurs qui ont vécu des stress post-traumatiques, mais qu’après un moment, il se rende compte que c’est un spectacle qui concerne tout le monde.

Michelle Parent

« Moi, ce qui m’inquiète, ce sont les dérives de la peur, et on est tous là-dedans, notre méfiance des autres, il y a un tabou sur cette question-là. »

Un exemple : le musée mobile de la date anniversaire, qui fait référence, typiquement, à la date d’un trauma. Date qui peut être très personnelle, mais qui est en fait de plus en plus un baromètre collectif. Que ce soit le 11 septembre 2001, le 7 janvier 2015 avec l’attaque de Charlie Hebdo, ou même en référence à des lieux types comme le Walmart, où il y a eu au moins trois tueries au cours des deux dernières années.

Michelle Parent refuse l’étiquette de théâtre documentaire, et même si elle fait du théâtre inclusif, un peu à la manière de Catherine Bourgeois de la compagnie Joe, Jack et John ou de la chorégraphe Menka Nagrani de la compagnie Des pieds et des mains, elle refuse aussi de considérer ses pièces comme du théâtre amateur. 

« Le côté noble de l’entreprise m’énerve un peu, avoue-t-elle… Quand j’ai commencé, je me disais : Ah, je veux faire entendre les gens qu’on n’entend pas. Mais ma pensée a beaucoup évolué là-dessus. Je me suis souvent posé la question : comment utiliser le côté non acteur comme une écriture ? Prenons quelqu’un qui bégaie, comment ça peut amener un sens supplémentaire au spectacle sans que ça attire la pitié ? En fait, il y a des stratégies pour le faire parler dans un contexte particulier, qui vont me permettre d’y arriver et où la différence n’aura pas d’importance. C’est ce que j’essaie de faire. »

À la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier, jusqu’au 8 février

Le « Cycle de la collapsologie »

L’année 2020 se poursuivra sous le signe de la panique avec trois spectacles présentés Aux Écuries. Michelle Parent commencera par le spectacle solo Comment épouser un milliardaire, « faux stand-up » adapté d’un texte de l’actrice française Audrey Vernon. « J’explique comment, moi, Michelle Parent, je quitte le milieu du théâtre pour épouser un milliardaire québécois, j’explique ma démarche, il y en a 12 ici, donc le choix est limité… » Deux minutes avant minuit va décrire l’effondrement de notre civilisation telle qu’on la connaît et le dérèglement climatique — inspiré du décompte de l’horloge de la fin du monde (Doomsday Clock) — et mettra en scène des intervenants en suicide. Enfin, L’espèce fabulatrice traitera de ce qu’on peut reconstruire sur des cendres. Michelle Parent, qui présentera toutefois le dernier volet de cette trilogie en 2021, compte inviter sur scène des gens qui ont surmonté des épreuves importantes dans leur vie.