Trente ans après sa création, l’opéra Nelligan, dont c’était la première jeudi soir au TNM, fait encore mouche. L’œuvre signée Michel Tremblay et André Gagnon, qui raconte le destin tragique du jeune poète né en 1879 et enfermé dans un asile à l’âge de 19 ans, se rend toujours directement droit au cœur.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Le cœur : c’est beaucoup par cet endroit qu’on est happé pendant cette production tout en retenue qui, si elle n’efface pas les souvenirs de celle de 1990, est certainement à la hauteur. Jeudi, il était particulièrement difficile de rester de glace alors que des membres de la distribution originale – Yves Soutières, Michel Comeau, Louise Forestier, Marie-Jo Thério – étaient dans la salle, sur laquelle planait aussi l’ombre de Renée Claude et d’André Gagnon, tous deux très malades.

La pièce s’ouvre en 1941, l’année de sa mort, avec un Nelligan âgé et affaibli. Enfermé à Saint-Jean-de-Dieu depuis 40 ans, le vieux poète peine à réciter son propre texte, Le vaisseau d’or. Surgissent alors devant lui les souvenirs de ses 19 ans, et c’est sous son regard triste, plein de regrets et de compassion pour celui qu’il a été, que se déroulent les tableaux relatant cette année qui fut pour lui aussi exaltante que destructrice.

Sur la scène très dépouillée et sans décors – seules quatre colonnes qui ne tiennent rien vont la meubler pendant toute la pièce –, les lits de fer de l’hôpital psychiatrique de la première scène se transforment ensuite en quai, sur lequel est réunie la famille Nelligan en vacances au bord du fleuve : le père irlandais anglophone et la mère francophone qui s’entre-déchirent, les deux sœurs qui ont choisi chacune leur camp, et au centre, le joyeux et fougueux Nelligan, qui déjà ne vit que par et pour la poésie.

Cacophonique, le son et les voix mal calibrés, cette scène importante qui campe les enjeux de la pièce laisse présager le pire – jeudi, certaines phrases se perdaient carrément sous le jeu des musiciennes, et ce même si toutes les voix sont amplifiées. Tout cela s’est réglé à notre grand soulagement dès la scène suivante, alors que Nelligan se retrouve chez ses deux amis poètes, Charles Gill et Arthur de Bussières, dans une discussion animée et avinée autour de Verlaine, Paris et la bohème.

Lumineux et fébrile Nelligan

La mise en scène de Normand Chouinard est sobre, la couleur du fond change selon les tableaux et les ambiances, et le fameux lit d’hôpital se retrouve souvent au centre la scène – on s’y assoit et on s’en relève peut-être un peu trop souvent, d’ailleurs.

Sinon, chaque lieu est évoqué par quelques éléments, un petit bureau en bois pour la chambre du poète, un fauteuil et une table basse pour le salon de la rue Laval, des chandelles dans l’appartement d’Arthur : nous sommes dans les souvenirs du vieil homme, et comme il se promène de l’un à l’autre, le réalisme est moins de mise. C’est pourquoi l’apparition du tabernacle de l’église en début de deuxième partie surprend et détonne un peu avec le reste – il disparaît heureusement ensuite, et l’on revient à une proposition plus épurée qui sied mieux aux choix esthétiques du début.

Mais ce sont des détails et l’essentiel n’est pas là. Il est dans tous ces personnages quasi immobiles aux costumes sombres alors que le lumineux et fébrile Nelligan s’agite et s’enfonce. Il est dans le texte sensible et clair de Tremblay, qui, porté par l’œuvre des poètes de la fin du XIXe siècle, raconte parfaitement le désir de créer envers et contre tout. Il y a la musique follement romantique d’André Gagnon, au sommet de son art avec des mélodies qui bercent et remuent. Il y a les nouveaux arrangements d’Anthony Rozankovic pour deux pianos et un violoncelle, joués par trois musiciennes installées juste au bas de la scène, dont la directrice musicale Esther Gonthier, et qui donnent au récit un aspect encore plus déchirant et mélancolique.

Et il y a bien sûr l’interprétation, un peu inégale du côté de quelques personnages secondaires, tous des comédiens qui savent chanter, mais portée par un trio de feu qu’on n’est pas près d’oublier.

En Émilie Hudon, l’inestimable Kathleen Fortin est impériale pour incarner toute la peine d’une mère aimante qui ne sait plus quoi faire pour protéger son fils contre lui-même et les autres – il fallait bien Michel Tremblay pour montrer que le drame de Nelligan est aussi, beaucoup, celui de sa mère.

De son côté, le baryton Dominique Côté s’approprie complètement le Nelligan jeune, mettant toute son énergie et son talent au service de la fougue et de la passion du jeune poète rempli d’espoir. Sa version de La romance du vin est magistrale, sa voix extrêmement juste est à la fois puissante et poignante, et ses duos, en particulier avec son double plus âgé, sont certainement parmi les moments forts du spectacle.

Figure invisible qui observe l’action en marchant d’un pas lourd et qui y mêle parfois sa voix, Marc Hervieux donne une réelle présence au Nelligan vieux. Le ténor, qui avait joué le rôle il y a une dizaine d’années avec l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal, tout comme Dominique Côté d’ailleurs, réussit vraiment à contenir sa puissance vocale au profit de la nuance et de l’émotion.

Lorsqu’il chante une berceuse à son jeune lui endormi, lorsqu’il dialogue avec sa mère, lorsqu’il pleure en revoyant son père le renier, lorsqu’il crie « Défends-toi ! » quand « les loups » viennent le chercher pour l’enfermer, Marc Hervieux porte en lui toute la douleur de son personnage.

L’entendre à la toute fin, brisé, chanter Le vaisseau d’or sur la musique si triste d’André Gagnon, ne peut qu’arracher une larme ou deux. Le silence bouleversé, en sortant du TNM jeudi, de l’ado de 16 ans qui nous accompagnait montre aussi à quel point l’histoire d’une ambition et d’un talent arrêtés dans leur élan parce que celui qui les porte est né à la mauvaise époque peut encore aujourd’hui toucher les jeunes âmes.

Il montre aussi la puissance des mots et la force de la poésie… quand elle arrive à se rendre jusqu’aux oreilles, jeunes et vieilles. Et à toucher les cœurs.

Nelligan, au TNM jusqu’au 16 février ★★★★