Le 16 décembre, Mani Soleymanlou reprend en virtuel, sur l’espace Yoop, sa pièce de théâtre Un. Six points pour mieux comprendre cet immense succès présenté plus de 200 fois, qui a mené son auteur du Yukon jusqu’à Paris.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

La naissance d’Un

L’invitation était toute simple : présenter son milieu culturel à l’auditoire du théâtre de Quat’Sous pour une seule et unique représentation. Mani Soleymanlou sortait de l’école de théâtre ; il a sauté sur l’occasion. « J’avais carte blanche, je ne pouvais pas refuser ça ! Je me suis pitché là-dedans, mais rapidement, j’ai découvert qu’il m’était impossible d’écrire sur l’Iran, un pays que j’ai quitté enfant. Je me suis donc basé sur l’actualité iranienne, notamment les élections contestées de 2009, et j’ai présenté le show dans la salle de répétition devant 50 personnes en me disant, voilà c’est fait ! On n’en parle plus. »

Sauf que ce solo qui ne devait vivre qu’un seul soir fait mouche. Dans la salle, des gens de théâtre voient le potentiel et insistent auprès du jeune comédien pour qu’il pousse plus loin le travail. « Moi, je me disais que ça n’intéresserait personne… » On lui propose une résidence d’écriture Aux Écuries, on l’invite au OFFTA, où des directeurs de théâtres parisiens tombent sous le charme. « À partir de là, ça a décollé. J’ai su que je devais faire quelque chose avec ce texte initial, qui compose de 50 à 60 % du résultat qu’on connaît aujourd’hui. C’est vraiment un concours de circonstances qui m’a mené à la création officielle d’Un, à La Chapelle, en 2012. »

PHOTO JÉRÉMIE BATTAGLIA, FOURNIE PAR ORANGE NOYÉE

Mani Soleymanlou lors des premières représentations de la pièce Un, à La Chapelle

Un dramaturge est né

Lorsque l’invitation du Quat’Sous est tombée, Mani Soleymanlou n’avait jamais écrit pour le théâtre. « À ma sortie de l’École nationale, je me voyais strictement comme un acteur. Je n’avais rien écrit du tout. Je me suis laissé porter par l’actualité et j’ai découvert malgré moi une écriture que je ne soupçonnais même pas et qui était intéressante aux yeux des autres. »

Mani Soleymanlou est catégorique : dans sa carrière, il y a un avant et un après Un. « C’est très mystérieux, tout ça. Ça fait partie des choses qui s’alignent malgré toi dans la vie. Ça m’a permis de créer ma compagnie de théâtre Orange Noyée, de rencontrer du monde, de présenter le show partout au Canada, en France et bientôt en streaming ! Si j’ai été nommé directeur du théâtre français du Centre national des Arts, c’est grâce à Un. Tout ça à partir de ma lecture d’un soir… »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

En 2014, Mani Soleymanlou et Emmanuel Schwartz ont revisité le texte de la pièce Un dans le spectacle intitulé Deux.

Le début d’un cycle identitaire

Après le succès de sa première pièce, Mani Soleymanlou a enchaîné les pièces aux titres numérotés. Est arrivée Deux, où il revisitait Un avec son complice Emmanuel Schwartz, puis Trois, où 40 acteurs montaient sur scène pour poursuivre avec lui la réflexion sur l’identité québécoise… Jusqu’à Zéro, son plus récent solo où il observe notamment comment le rapport à l’autre est devenu très envenimé, au Québec comme ailleurs.

Chaque fois, la réaction du public le surprend. « Dans Un, je pensais parler simplement de ma propre histoire, mais j’ai vite réalisé que non. Un Ukrainien au Yukon m’a dit que je racontais son histoire ! C’est très étonnant ! Ma quête identitaire est devenue universelle. Elle résonne chez les spectateurs de tout acabit, autant les Iraniens que ceux qui viennent d’ailleurs. Je ne voyais pas l’universalité du propos lorsque je me préparais pour ma soirée au Quat’Sous. J’ai appris ça naïvement. »

Un texte quasi inchangé

Depuis la création de la pièce à La Chapelle en 2012, l’acteur a changé, mais le texte qu’il interprète, très peu. « J’ai gardé le texte le plus fidèle à ce qui a été écrit. Il y a une forme de naïveté que je dois garder pour ne pas que le spectacle perde de sa force ou qu’il devienne purement revendicateur. » Ainsi, le texte qui sera joué le 16 décembre sur Yoop sera grosso modo le même que celui présenté il y a presque 10 ans. « Il y a quelque chose qui ne vieillit pas dans Un, c’est très particulier. Je le redécouvre et je n’ai pas envie de le retravailler, sauf pour un petit paragraphe. »

L’auteur a en effet constaté que le questionnement sur ce qu’est ou non un Québécois a changé de paradigme. « Jadis, on était beaucoup dans une définition du Québécois souverainiste versus fédéraliste. Aujourd’hui, ça n’a plus rapport. Collectivement, on est sur le terrain glissant de l’identité. L’autre est devenu ennemi. Ce qui en 2009 était exotique chez l’autre est devenu toxique, dangereux. Les politiques nous divisent et instrumentalisent l’identité. C’est plus facile de pointer un morceau de linge que de pointer tout un système libéral… Je dois en tenir compte sans dénaturer la naïveté du questionnement. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Pour la diffusion virtuelle d’Un, Mani Soleymanlou partagera la scène avec le pianiste Alexis Elina.

Un nouveau complice

Pour la présentation sur Yoop, Mani Soleymanlou a fait appel au pianiste Alexis Elina pour l’accompagner sur scène. Une première. « Comme il n’y a personne dans la salle, j’avais besoin de quelqu’un sur qui m’appuyer, vers qui me retourner au besoin. En plus, il joue live, ce qui est extraordinaire ! On a pu modifier la musique, ajouter des morceaux dans certains passages. C’est beau et c’est riche. Alexis ajoute énormément à la pièce. »

De plus, dit le comédien, la présence du pianiste dynamise le point de vue des spectateurs pour la captation du 16 décembre, qui sera diffusée en direct depuis la scène du théâtre Wilfrid-Pelletier. Le réalisateur Pierre Séguin sera derrière la console pour diriger pas moins de sept caméras.

Et après ?

En fait, Mani Soleymanlou est à ce point heureux de la présence du musicien qu’il songe à l’intégrer dans ses prochaines reprises de spectacles. Car oui, il souhaite reprendre la trilogie d’Un, Deux et Trois dans un avenir pas trop éloigné. Quand ? Lorsque les salles rouvriront de nouveau, pas avant, « car il s’agit d’un objet 100 % théâtral ».

Sinon, il a toujours dans ses cartons un spectacle inspiré du Livre des rois, « ce livre que tous les Iraniens possèdent, mais que peu ont lu ». Il souhaite réunir autour de lui chorégraphes et artistes de scène d’origine iranienne, « pour réfléchir à la fierté de l’Iran préislamique, avant que les 40 dernières années de politique viennent massacrer l’histoire de mon pays ».

Un, de Mani Soleymanlou, sur l’espace Yoop, le 16 décembre, billets à partir de 13 $ plus taxes

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