Ils tiennent bien haut le flambeau des arts dans des écoles secondaires de la province (voire du pays), allumant des passions qui durent des vies entières. Rencontres avec des enseignants inspirants et des artistes dont ils ont marqué la destinée. Aujourd’hui : David Laurin nous parle de Gilles Gélinas, et vice versa.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

David Laurin raconte

Encore aujourd’hui, David Laurin garde bien au chaud dans sa boîte de souvenirs une lettre écrite en 2000 par Gilles Gélinas, son professeur de français et de théâtre de quatrième secondaire, au Collège de l’Assomption.

« Cette lettre, je l’ai sortie souvent dans les moments difficiles où je doutais beaucoup de mon avenir en théâtre, où j’ai pensé tout abandonner. Chaque fois, elle me remettait sur les rails et me donnait le boost de confiance dont j’avais besoin », raconte l’acteur et codirecteur artistique chez Duceppe.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

David Laurin, acteur et codirecteur artistique chez Duceppe

Dans cette lettre de 10 pages, écrite à la main d’une belle écriture cursive, l’enseignant s’adressait « au cœur et à l’intelligence » de ses élèves, pour leur parler des beautés, mais aussi des obstacles qui jalonnent une vie. « C’était une lettre écrite par un adulte à d’autres adultes. Elle nous disait de faire attention à nous. C’était un enseignement de vie. À la fin de chaque lettre, il avait ajouté un passage plus personnel adressé à chacun de nous. »

À moi, il a écrit : “Ne laisse rien ni personne éteindre ton extraordinaire talent. Prends ta place, celle qui te revient. Fonce, aie confiance en toi ! Persévère !”

David Laurin

« Ça m’a donné un formidable coup de pied au cul pour passer mes auditions pour entrer dans une école de théâtre à la fin de ma cinquième secondaire, et ce, peu importe ce que les gens allaient dire ! Car il y a eu des gens, dont des enseignants, qui ont essayé de me décourager, qui m’ont dit que je ne serais jamais accepté, que je devrais aller à l’université… »

Il est vrai qu’au départ, rien ne prédestinait David Laurin à embrasser une carrière théâtrale et à devenir, à 33 ans, le codirecteur artistique d’une véritable institution culturelle de la métropole. « Au secondaire, j’étais mi-comique, mi-athlète. J’animais des spectacles de Noël où je faisais rire mes amis et, le soir, je m’entraînais avec l’équipe d’athlétisme ou de ballon-balai. »

PHOTO FOURNIE PAR DAVID LAURIN

David Laurin lors de l’animation d’un spectacle de fin d’année

S’il a choisi de s’inscrire au cours optionnel en théâtre en quatrième secondaire, c’est un peu dans l’espoir de ne pas avoir trop de devoirs à faire, mais aussi parce que le groupe était composé majoritairement de filles, « ce qui faisait mon affaire ! » N’empêche, il sentait une « curiosité, une attirance envers le théâtre ». Cela avait notamment à voir avec le local aménagé par Gilles Gélinas pour accueillir ses groupes de théâtre. « Les murs étaient entièrement tapissés d’affiches de pièces jouées dans les 30 dernières années. C’était un lieu unique au Collège, une espèce de lieu mystique. Je passais souvent devant… »

Dans ce local, David Laurin et ses pairs ont lu des textes (dont beaucoup de dramaturges québécois), en ont discuté longuement. C’est aussi là que l’enseignant a demandé à son élève, un après-midi de novembre, s’il envisageait une carrière d’acteur. « Ça fait une différence dans le parcours d’un jeune, dit David Laurin. J’avais besoin de ça, car, dans le milieu où j’étudiais, on nous poussait beaucoup vers les professions libérales. La médecine, le droit, c’était la norme. Décider d’étudier en arts, c’était un peu une profession de foi et Gilles m’a offert le soutien supplémentaire qu’il fallait. Il a ouvert une porte que je n’ai pas eu envie de refermer. »

« Gilles ne se contentait pas de notre réussite scolaire. Il avait à cœur le bonheur et l’épanouissement de chacun. Je ne crois pas qu’il saisisse toute la portée de l’impact qu’il a eu sur la vie de ses étudiants. »

Le soutien de l’enseignant envers son ex-élève ne s’est pas tari avec les années. Lorsque David Laurin a été accepté à l’Option théâtre de Lionel-Groulx, il n’avait que 17 ans. « C’était difficile, financièrement notamment. Je ne mangeais pas toujours à ma faim. Gilles a trouvé une façon très délicate de m’aider. Il m’invitait au théâtre, m’offrait des billets et m’invitait à souper chez lui avec son épouse Madeleine. C’était souvent mon seul vrai bon repas de la semaine et je repartais avec une épicerie complète ! Il ne m’a jamais lâché et a été comme un deuxième père pour moi. »

Gilles Gélinas raconte

« Il dévorait, cet enfant-là ! »

Gilles Gélinas se rappelle bien les repas que sa femme et lui offraient à son ancien élève du secondaire. L’un d’eux a particulièrement marqué l’enseignant aujourd’hui à la retraite. C’était un soir de mai 2004. David et ses compagnons d’études au collège Lionel-Groulx avaient interprété devant public un collage de textes de Shakespeare. « Après la pièce, on lui a donné le choix : il pouvait rester célébrer avec son groupe ou venir souper avec nous au St-Hubert. »

Le choix a été simple pour David Laurin, et pas seulement parce qu’il était fauché. Comment refuser une soirée en compagnie de celui qu’il considère encore comme son mentor ? Celui dont les mots écrits à la main lui ont servi si souvent de phare au milieu des doutes…

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Le professeur de théâtre et de français à la retraite Gilles Gélinas

Pendant longtemps, Gilles Gélinas a terminé l’année scolaire en remettant une lettre manuscrite à ses élèves. Cela faisait partie, dit-il, du programme de troisième secondaire à une certaine époque. « On commençait l’année en demandant aux élèves de nous écrire une lettre pour se présenter et, par politesse, on leur répondait à la fin de l’année. » Or, d’année en année, le contenu de cette missive allait bien au-delà de la simple politesse. « Je leur disais : vous êtes privilégiés. Je vois que vous êtes brillants, intelligents. »

Peu importe ce que vous allez faire dans la vie, vous devez redonner ce que vous avez reçu. Je trouvais important qu’un adulte le leur dise, même si je n’étais sans doute pas le seul à le faire.

Gilles Gélinas

« L’année où David a terminé sa quatrième secondaire, la lettre était un peu spéciale. Je n’avais pas pu finir l’année ; j’ai quitté en mars en raison d’un burn-out qui se préparait de longue date. Je suis revenu pour les examens de fin d’année et je commençais la lettre en m’excusant d’avoir abandonné mes élèves. J’étais très sévère envers moi-même, je l’ai compris plus tard. C’était une lettre très émotive. »

David Laurin n’est pas le seul à avoir conservé sa fameuse lettre de fin d’année. Gilles Gélinas le sait. Des élèves de toutes les cohortes lui ont avoué avoir gardé précieusement la lettre qu’ils avaient reçue. Cet aveu n’est-il pas une preuve du grand impact qu’il a pu avoir dans leur vie ? « Les élèves exagèrent, dit-il. À l’adolescence, il n’y a pas de demi-mesures : tu exagères le beau comme le mauvais. Certains me disaient qu’ils auraient voulu m’avoir comme père. Je leur répondais que moi, je ne les côtoyais pas 24 heures sur 24. Je n’avais pas l’odieux de les réprimander, je n’avais que le meilleur d’eux en classe. »

N’empêche, il reconnaît avoir connu lui-même un professeur qui a marqué son parcours. « J’avais 16 ans, j’étais en versification et ce professeur est arrivé de la Sorbonne. J’aurais aimé avoir un père cultivé, mais le mien travaillait à l’usine, il partait tous les matins avec sa boîte à lunch. J’ai fait un transfert, c’est sûr ! Ce professeur nous a fait faire du théâtre une fois : des extraits de l’Énéide de Virgile en latin. Fallait-il qu’on l’aime ! »

En 1999, Gilles Gélinas n’a pas eu besoin d’invoquer Virgile pour reconnaître qu’il avait dans son groupe de théâtre un élève d’exception. « Dès septembre, j’ai vu le talent de David. C’était tellement évident ! Lors des lectures expressives, il trouvait tout de suite le ton. Il était volontaire, volubile, alors que dans ma classe de français, il ne bougeait pas. J’avais de la difficulté à croire qu’il s’agissait du même élève. Sur scène, il était dans son élément. »

« Je voulais qu’il sache qu’il avait du talent et qu’il devait l’exploiter. Je lui ai parlé d’une carrière de comédien. C’est la première fois de ma vie que je faisais ça. J’étais sûr de mon coup ! Il m’est arrivé quelquefois que des élèves viennent me voir pour me parler de leur désir d’étudier en théâtre. Je devais faire attention : on ne veut pas éteindre une flamme qui fume, mais il faut être honnête… »

Avec David Laurin, c’est l’inverse qui s’est produit : l’enseignant a craqué la première allumette. Et la flamme qu’il a allumée brûle toujours.

Gilles Gélinas peut d’ailleurs s’en assurer. Depuis cette soirée de 2004 où David Laurin a dévoré le contenu de son assiette au restaurant St-Hubert de Sainte-Thérèse, les deux hommes ont gardé bien vivante la tradition de ces repas partagés.

L’éternel enseignant aujourd’hui âgé de 75 ans raconte : « Le 7 avril 2017, David a cogné à notre porte. Rapidement, il a exhibé une bouteille de champagne (Moët & Chandon, rien de moins). Dans la journée, il venait d’apprendre qu’il avait été choisi comme codirecteur chez Duceppe. On a fêté sa nomination. J’ai conservé cette bouteille. Lors de notre prochain souper, je ne sais malheureusement pas quand, je veux la lui remettre. Cette bouteille est un trophée, selon moi. »