À l’automne 2019, il y a eu des travaux de rénovation indûment prolongés qui ont gardé le théâtre fermé jusqu’en janvier. Puis au printemps, la COVID-19 a frappé. Après ces deux pauses forcées, le théâtre Espace Libre reprend vie, certes dans une formule plus humble (distanciation physique oblige), mais avec panache.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

En effet, la programmation automnale d’Espace Libre témoigne avec éloquence de l’immense créativité du milieu théâtral québécois. Les spectacles présentés empruntent des formes diverses, investissent des lieux étonnants, ouvrent la porte à la réalité virtuelle au théâtre… Chaque spectacle devient un véritable happening, puisqu’il n’est présenté que pour trois ou quatre soirs, devant un maximum de 46 personnes.

Le directeur artistique d’Espace Libre, Geoffrey Gaquère, explique : « J’ai offert aux artistes qui devaient jouer chez nous cet automne trois soirs de représentations. Il y a tellement d’artistes qui ne travaillent pas, qui ne font pas leur métier depuis des mois. J’ai symboliquement voulu garder tous ces gens au théâtre, même si jouer devant un public aussi restreint est un gouffre financier… J’ai donc donné carte blanche à ces artistes. » Et certains sont arrivés avec des propositions étonnantes.

C’est le cas de la compagnie DuBunker, qui propose Ensemble, un spectacle extérieur gratuit… sans comédien. « C’est très important pour nous de maintenir un lien avec le quartier du Centre-Sud. C’est pour cette raison que nous offrons en septembre trois spectacles hors les murs, dans le parc Walter-Stewart. » Ensemble est du lot.

Il s’agit d’un spectacle participatif, sans acteur, qui est né de la COVID. Les spectateurs sont assis avec des casques audio et se font poser des questions sur la façon dont ils ont vécu la distanciation et la pandémie.

Geoffrey Gaquère, directeur artistique d’Espace Libre, à propos du spectacle Ensemble

Les autres spectacles extérieurs gratuits sont La LNI s’attaque aux Classiques (où les dramaturgies d’Évelyne de la Chenelière et de Michel Tremblay seront décortiquées par les comédiens-improvisateurs) ainsi qu’On n’est pas des trous-de-cul, spectacle de clôture du Festival international de la littérature. « Cette lecture offre une radiographie du quartier Centre-Sud au début des années 70. »

Début octobre, le public pourra renouer avec la salle Gravel-Ronfard, dans des spectacles pour lesquels le prix des billets a été bradé à 15 $. C’est ici que se tiendront notamment des laboratoires de création devant public pour la pièce La blessure (de Gabrielle Lessard) — qui traite notamment d’écoanxiété et de notre rapport à l’impuissance — ainsi que pour Les morts, le prochain spectacle dans les cartons du tandem formé par Alexis Martin et Daniel Brière. « Ils explorent ici la présence des morts sur la scène. Alexis a beaucoup écrit sur le sujet cet été et il va pouvoir notamment tester cette matière textuelle devant un public, pour deux soirs. »

Un autre duo fort du théâtre, celui composé de Stéphane Crête et Didier Lucien, figure au programme. Ils ont décidé de profiter de l’invitation pour s’atteler à un nouveau projet intitulé Teatr Inferis.

Avec toute leur irrévérence, ils se questionnent sur la place de l’acte théâtral dans une société où il n’y a pas de théâtre. Dans cette immense farce, ils ont imaginé le destin d’acteurs enlevés par des extraterrestres et forcés de faire des exercices artistiques, sous peine de représailles…

Geoffrey Gaquère, directeur artistique d’Espace Libre, à propos de Teatr Inferis

Théâtre pour un spectateur

Autre formule novatrice, qui devait se déployer en mai dernier, n’eût été la COVID-19 : celle de Violette, de la compagnie Joe Jack and John. Le spectacle, qui traite de la réalité des femmes en situation de handicap, est joué devant une seule personne à la fois. Des casques de réalité virtuelle seront utilisés pour pénétrer dans la réalité de Violette…

Début décembre, Mélodie Noël Rousseau et Geneviève Labelle proposent In Da club, une relecture « queer, multiculturelle et féministe » du classique La double inconstance de Marivaux, plantée pour l’occasion dans un club montréalais. Finalement, Espace Libre proposera une captation vidéo d’un spectacle québéco-martiniquais intitulé Entends-tu ce que je dis ? Kouté mwen titac !

Geoffrey Gaquère est particulièrement heureux de voir que des sujets névralgiques qui touchent la société québécoise actuelle — comme l’écoanxiété, le consentement et même la COVID-19 — ont trouvé leur place dans cette programmation automnale. Quant aux formes nouvelles qui écloront sur les planches du théâtre de la rue Fullum, le directeur artistique compte bien s’en inspirer pour l’avenir, notamment en ce qui concerne les laboratoires publics de création. « La COVID-19 nous offre un recul qui nous permet de réfléchir à notre fonctionnement, aux façons de mieux accompagner les spectacles dans le futur pour qu’ils arrivent sur scène à maturité. »

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