En primeur, Denise Filiatrault dévoile à La Presse la prochaine et ultime pièce qu’elle dirigera dans sa longue carrière. Une production qui annonce aussi la réouverture du Rideau Vert à l’automne, après six mois d’inactivité.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Le Rideau Vert présentera à la fin de septembre Adieu Monsieur Haffmann, le grand succès du Français Jean-Philippe Daguerre, dans une mise en scène de l’infatigable Denise Filiatrault. La directrice artistique a entamé les répétitions lundi matin, en s’adaptant à la nouvelle réalité sanitaire du monde de la COVID-19. Entrevue avec une jeune doyenne.

À 89 ans bien sonnants, et une nouvelle tête toute blanche (le confinement aura eu raison de sa coloration), la doyenne du théâtre québécois nous assure qu’Adieu Monsieur Haffmann sera son dernier ouvrage. « Moi, je pourrais bien continuer, précise-t-elle. Je me sens en forme pour mon âge. Et ça fait cinq mois que je me repose chez moi. Mais ce sont les autres personnes, autour de moi, qui croient que ça n’a pas de bon sens ! »

Adieu Monsieur Haffmann ouvrira donc la saison du Rideau Vert, le 29 septembre. (La direction suit l’actualité de la pandémie avant d’annoncer d’autres titres pour l’hiver.) En 2018, cette tragicomédie a triomphé à la 30e Nuit des Molières en France (avec quatre prix). Depuis, la pièce a été produite dans une quinzaine de pays. Elle a aussi été adaptée au grand écran par le réalisateur Fred Cavayé, avec Daniel Auteuil, Gilles Lellouche et Sara Giraudeau. Le film doit prendre l’affiche en Europe en janvier 2021.

La production du Rideau Vert mettra en vedettes Ariel Ifergan (qu’on a pu voir dans Ruptures, Alerte Amber ou Cerebrum). L’acteur joue le rôle-titre de Joseph Haffmann, bijoutier juif qui, pendant l’Occupation à Paris, confie sa boutique à son employé pour se cacher des soldats nazis. Il sera entouré de quatre comédiens : Renaud Paradis, Linda Sorgini, Laurent Lucas et Julie Daoust — actrice moins connue qui a auditionné pour son rôle et fort impressionné Mme Filiatrault.

PHOTO ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE

Ariel Ifergan (qu’on a pu voir dans Ruptures, Alerte Amber ou Cerebrum) joue le rôle-titre de Joseph Haffmann, un bijoutier juif pendant l’Occupation à Paris.

Denise Filiatrault a tout recommencé sa mise en scène, afin de respecter les mesures et normes sanitaires de la Santé publique.

À mon âge, au cas où je tomberais malade, je travaille très à l’avance mes mises en scène sur papier, dans mon bureau à la maison. Lorsque la production se met en branle, je suis prête. J’ai travaillé fort pour cette autre mise en place, surtout pour la dernière scène, afin de respecter le 1,5 mètre de distance entre chacun des acteurs. Mais j’ai trouvé une solution.

Denise Filiatrault

Passionnée par l’Histoire

Campée en France sous l’Occupation allemande, durant la Seconde Guerre mondiale, la pièce se déploie comme un « tango » entre trois personnages, le bijoutier juif et un jeune couple qui le protège de la déportation, en reprenant son commerce. Jean-Philippe Daguerre a reçu le Molière du « meilleur auteur francophone vivant » pour son texte. La critique a souligné que le récit marche sur la corde raide entre tendresse et cruauté, entre humour et tragédie, en exposant ce qu’il y a de meilleur comme de pire chez l’être humain.

Cette période sombre de l’histoire mondiale a toujours passionné Denise Filiatrault. « Je suis née en 1931. J’ai donc connu la Seconde Guerre enfant. Avec nos efforts de guerre, les alertes à la population, les soldats qui, en revenant du front, étaient accueillis en héros dans la rue Cartier, où je vivais. Ensuite, plus tard, j’ai beaucoup lu sur la guerre et l’Occupation », explique-t-elle.

Quand je suis tombée sur cette pièce, j’ai eu un gros coup de cœur.

Denise Filiatrault

Selon Mme Filiatrault, il est important de ne pas oublier les horreurs du passé, car l’histoire a la mauvaise habitude de se répéter : « Ça revient toujours, les horreurs ! Vous n’avez qu’à regarder les actualités à la télévision. C’est épeurant de constater à quel point la planète va mal. On dirait la fin du monde ! »

Subvention du Conseil des arts

En juin dernier, le Rideau Vert a envoyé deux lettres au directeur du Conseil des arts du Canada, Simon Brault, lui demandant de réévaluer le refus de son organisme d’accorder, pour la septième fois en 10 ans, l’attribution d’une subvention de base à la compagnie fondée en 1948 par Mercedes Palomino et Yvette Brind'Amour. La direction de l’organisme fédéral a répondu que cette décision venait d’un « processus d’évaluation rigoureux et indépendant » mené par des pairs. Le Rideau Vert recevra d’ici quelques mois les commentaires des jurés pour expliquer leur rejet. On invite aussi le Rideau Vert à présenter une nouvelle demande l’an prochain.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

La metteuse en scène, directrice de théâtre, scénariste et réalisatrice québécoise Denise Filiatrault

Denise Filiatrault s’explique mal que le Rideau Vert soit la seule institution théâtrale d’importance au Québec à se voir refuser une subvention au fonctionnement.

Il doit y avoir des raisons qui m’échappent. Or, le Rideau Vert a toujours eu un mandat à la fois populaire et de bon goût. Et ce n’est pas parce qu’on fait du théâtre populaire qu’on fait de la merde !

Denise Filiatrault

On peut reprocher tout à Denise Filiatrault, sauf d’avoir la langue de bois…

Avant de trouver un remède ou un vaccin contre la COVID-19, plusieurs compagnies vont programmer des spectacles à perte et fonctionner avec, au mieux, le quart de leur capacité de spectateurs dans les salles. Sans parler d’une seconde vague et d’un deuxième confinement qui les forceraient à fermer leurs salles à nouveau. « J’aime mieux ne pas penser à ça, je laisse ces problèmes aux argentiers, dit Mme Filiatrault. Je préfère me concentrer sur le choix de nouvelles pièces compatibles avec notre réalité en temps de pandémie. »

Et ce monstre sacré des succès populaires au Québec, de Moi et l’autre à La mélodie du bonheur, aime mieux se fier à son instinct, qui reste le meilleur remède à la déprime. « Mon but, c’est que le public soit conquis, touché par toutes les émotions d’une histoire sur scène comme à l’écran. Au bout du compte, c’est le public qui a toujours raison. »

Adieu Monsieur Haffmann sera à l’affiche du 29 septembre au 31 octobre, au Rideau Vert, dans une salle réduite à environ 150 places, pour respecter les directives de la Santé publique. Achat de billets et mesures sanitaires en vigueur sont proposés sur le site du théâtre.

> Consultez le site du Rideau Vert