Son plan de match était fait depuis deux ans. Or, la pandémie est venue tout chambouler.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

En avril dernier, Denise Filiatrault devait lancer la prochaine saison du Rideau Vert… et annoncer les deux ultimes mises en scène de sa carrière. Elle doit diriger la pièce d’ouverture, en septembre, et aussi une nouvelle comédie musicale, adaptée d’un classique, pour clôturer la saison 2020-2021. « Je rêve de monter cette œuvre célèbre depuis l’âge de 11 ans ! J’espère pouvoir diriger la production malgré la pandémie », dit-elle, sans nous en dévoiler le titre. 

Après cette production dont elle rêve depuis huit décennies, la doyenne du show-business prendra une retraite bien méritée de la mise en scène. « J’aurai 90 ans l’an prochain. Je pense avoir assez donné comme ça… »

Les nouvelles annonces

Toutefois, Denise Filiatrault restera à la barre du Rideau Vert, « si la santé le permet ». Or, vu la situation très complexe autour du déconfinement des théâtres, la reprise demeure fragile et la directrice est inquiète. « À mon âge, je ne peux pas attendre longtemps, dit-elle. Mais j’ai surtout de la peine pour le Rideau Vert. Je ne pense qu’à ça ! La ministre de la Culture a mis la charrue devant les bœufs, lundi, avec ses nouvelles annonces [pour la relance du milieu des arts de la scène]. Ça ne règle rien pour le Rideau Vert ni pour les autres compagnies. » 

Si elle devait annuler sa programmation, Denise a imaginé divers scénarios, avec sa directrice générale, Céline Marcotte, pour une rentrée du Rideau Vert qui respectera les normes de la Santé publique.

Il faut trouver des projets pour permettre aux artistes, techniciens et concepteurs de travailler quand même, dit-elle. On a pensé à présenter des monologues ou des pièces avec deux ou trois personnages. Or, ce n’est pas évident de respecter les deux mètres de distance sur la scène.

Denise Filiatrault

« En Europe, il y a des pays où la règle pour les lieux publics indique un mètre ou un mètre et demi de distance. Ce serait plus facile à réaliser pour nous. »

Par contre, la directrice se réjouit de voir que la Santé publique augmente de 25 % à 50 % le maximum de spectateurs présents dans les salles. « En bas de ça, pour des théâtres de 400 places et moins, c’est épouvantable ! » 

Le plus triste, selon Denise, c’est qu’avant la pandémie, le théâtre fonctionnait très bien au Québec — particulièrement « son » Rideau Vert, une compagnie dont elle a pris la direction artistique en 2004, ce qui l’a aidée à sortir la tête hors de l’eau : « Nos pièces marchent bien. Nos salles sont remplies. Nos abonnés nous écrivent. D’ailleurs, depuis la fermeture, on reçoit plusieurs courriels, des messages de soutien, des dons du public. C’est touchant. »

Un (trop) bon premier ministre ?

D’un point de vue personnel, Denise Filiatrault souhaite voir le bout de la pandémie un jour : « Je ne pensais jamais vivre ça avant de mourir ; et c’est planétaire, tu ne t’en sors pas ! Je trouve notre premier ministre [Legault] très humain, mais trop bon. Il devrait mettre son pied à terre parfois. La plupart des Québécois l’écoutent, mais quelques-uns ignorent les moindres règles. Il faut leur parler plus fort, à ces gens-là, comme à des enfants ! »

Toutefois, elle se trouve « extrêmement chanceuse » d’avoir le confort, le soutien au quotidien de ses deux filles, Sophie et Danièle, de pouvoir parler souvent au téléphone à son petit-fils, Mathieu Lorain Dignard. 

PHOTO FOURNIE PAR LE RIDEAU VERT

Denise Filiatrault et son petit-fils Mathieu Lorain Dignard

« Et je suis entourée de plein d’amis gais, célibataires et sans enfants, qui s’occupent de moi, ajoute Denise. Je suis très chanceuse ! Je connais bien des femmes âgées qui souffrent de solitude. »

Un moment d’accalmie

Hyperactive, pour utiliser un euphémisme, notre Denise nationale se surprend à apprécier cette pause forcée et obligatoire. Un petit moment de calme dans le grand tourbillon de sa vie. 

« Le monde ne me manque pas, dit-elle. Je suis bien seule à la maison. Je ne m’ennuie pas. Plus jeune, je serais devenue folle (!) de ne pas pouvoir sortir ni travailler. Plus maintenant. Je suis assez sortie dans ma vie. Je lis des romans et des pièces, je regarde des séries et… je mange, je mange [rires] ! On dirait qu’on s’est tous mis à manger davantage, depuis que nous sommes confinés. Mais je n’ai pas encore fait mon pain. Je ne suis pas rendue là. »

Le confinement a tout de même ses limites…

Denise Filiatrault en bref

On ne présente plus Denise Filiatrault. Comédienne, metteure en scène, directrice artistique et réalisatrice, elle a amorcé sa carrière comme chanteuse de cabaret et artiste de revue comique dans les années 1940. Dans les années 1950, l’actrice a fait partie des débuts de la télévision et atteint un statut de vedette grâce aux Belles Histoires des pays d’en haut et aussi Moi et l’autre. Plus tard, elle a poursuivi son succès au petit écran dans Chez Denise, à la fois comme comédienne et auteure.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Denise Filiatrault a notamment joué dans Il était une fois dans l’Est.

Parallèlement à sa carrière télévisuelle, elle a joué au théâtre des personnages phares de Michel Tremblay, dont Rose Ouimet puis Pierrette Guérin dans Les belles-sœurs. Au cinéma, elle a joué dans Il était une fois dans l’Est, Les Plouffe, Gina, La mort d’un bûcheron. Au tournant des années 2000, elle a fait le saut vers la réalisation cinématographique avec entre autres L’odyssée d’Alice Tremblay et Ma vie en cinémascope. En 2017, sa fille Danièle Lorain lui a consacré une biographie, Quand t’es née pour un p’tit pain. Elle a aussi joué avec son autre fille, Sophie Lorain, dans le très beau long métrage C’est le cœur qui meurt en dernier. Elle est directrice artistique du Théâtre du Rideau Vert depuis juin 2004.