Par les temps qui courent, le cœur de bien des artistes de théâtre balance entre deux pôles : trouver de nouvelles formes pour créer malgré les contraintes qui seront imposées ou patienter, le temps que le théâtre retrouve son public et son essence. Ce dilemme est au cœur des discussions pour le couple que forment Alix Dufresne et Marc Béland.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Ensemble, ils ont créé la pièce Hidden Paradise, l’un des spectacles les plus innovateurs et les plus inattendus des deux dernières années. Les deux interprètes utilisaient leur corps et leur voix pour dénoncer les paradis fiscaux, pendant que dans la salle résonnait une entrevue radio accordée par le philosophe Alain Deneault à Marie-France Bazzo.

Quand la crise a débuté, les deux créateurs planchaient sur un autre spectacle inspiré d’une conférence d’Alain Deneault intitulée Bande de colons. Verra-t-il le jour ? Rien n’est moins certain, selon la metteuse en scène, dramaturge et actrice Alix Dufresne.

« Si on ne peut pas répéter le spectacle maintenant, il ne pourra être présenté le printemps prochain. Aussi, le spectacle n’a plus autant de sens pour nous. Le rapport au colon contemporain, le nouveau colonisateur… Le cœur n’est plus là ; le spectacle n’a plus la même signification. Pour moi, le théâtre doit rester dans le moment présent pour rester signifiant. »

Or, ce moment présent est sans cesse en changement, y compris pour les artisans du théâtre, qui doivent composer avec beaucoup de brouillard et si peu de réponses, si ce n’est la certitude que les balises seront nombreuses, et ce, pour un bon bout de temps…

Dans ce contexte particulier, chaque créateur, chaque humain réagit différemment. Pour Alix Dufresne, la créativité peut s’exprimer malgré les contraintes, à condition que le projet n’entache pas son intégrité artistique. 

J’adore les gros défis et j’ai le goût de faire des projets. Vraiment.

Alix Dufresne, metteuse en scène, dramaturge et actrice

« J’ai été notamment approchée par le Cercle Molière de Winnipeg, qui a débloqué des fonds pour un vaste projet dans le contexte de la pandémie et de la distanciation physique, raconte Alix Dufresne. J’ai pensé mettre en contact les adolescentes de La déesse des mouches à feu [qu’elle a mise en scène avec Patrice Dubois au Quat’Sous en 2018] avec des adolescentes de Winnipeg. J’ai réfléchi à l’utilisation d’un drone, qui est un objet parfait de distanciation physique, puisqu’il permet de s’approcher très près des acteurs. Mais est-ce que ce sera encore du théâtre si on utilise des caméras ? Je m’interroge… C’est important pour moi de rester intègre dans la démarche, sans pour autant faire du théâtre. Je suis consciente que toutes ces initiatives ne sont pas l’avenir des arts vivants. »

Marc Béland, de son côté, préfère que les balises imposées par la Santé publique tombent avant de songer à retrouver la scène. « Je suis plus radical. Jusqu’à quel point peut-on faire des compromis ? Si on ne peut pas s’embrasser, se battre, se rapprocher sur scène, c’est ridicule. Le théâtre engage le corps en premier lieu ; la danse aussi. La proximité est l’essence même de ces arts-là, qui se font sans limites et sans compromis. Les théâtres sont des lieux de conventions où tout est possible et les restrictions sanitaires sont contraires à ce que l’art vivant doit être. On doit permettre aux artisans de continuer à créer librement. »

S’il accepte l’idée d’une pièce sur la distanciation — « où chaque acteur resterait dans son silo et qui signifierait quelque chose » —, il rejette l’idée de prestations numériques présentées en ligne. « À mes yeux, il faut que le théâtre se passe devant un public, dans la liberté la plus totale. Notre art est un art de rassemblement ; s’il n’y a pas de public, il n’y a pas d’art. On doit vibrer les uns avec les autres. Même comme membre du public, je ne me sentirais pas bien d’aller voir un spectacle et d’être à deux mètres du plus proche spectateur. »

L’acteur condamne aussi la décision de recommencer, dans des conditions de distanciation physique, le tournage de la série 5e Rang, où il tient le rôle de Marc Trempe. « Pour terminer la deuxième saison, [les producteurs] veulent faire des compromis dans le scénario, le style de tournage. Prendre des angles de caméras différents pour laisser croire qu’on est près alors qu’on ne l’est pas… Jusqu’où ça va aller ? » Le script a été changé pour éviter les rapprochements entre les interprètes, dit-il.

Les deux créateurs aimeraient que la paralysie forcée qui afflige leur art serve au brassage des idées, à la discussion, au questionnement.

Marc Béland explique : « En attendant la reprise, pourquoi ne pas transformer les lieux de diffusion pour en faire des lieux où on pourrait assister à des conférences, des discussions avec des philosophes, des poètes, des poétesses, des syndicats ? Comme les églises au Moyen Âge… En respectant les zones sanitaires, parce que c’est important. »

Il faut que les théâtres redeviennent des lieux vivants, des carrefours où les idées émergent au lieu que les échanges se passent uniquement sur les réseaux sociaux.

Marc Béland, acteur

Eux-mêmes songent à puiser dans des interventions récentes d’Alain Deneault pour s’inspirer. « Alain Deneault commence à réfléchir à l’après-COVID, à trouver des outils et des arguments pour réorganiser notre monde capitaliste, pour opérer de vrais changements face aux multinationales qui nous dirigent. J’ai envie de faire circuler sa conférence, de propager ce virus ! », lance Marc Béland.

« C’est difficile de créer actuellement, tout change tellement vite. Et on n’a pas fini de réagir. Mais ça va sédimenter, c’est sûr », ajoute Alix Dufresne.

Rectificatif
Dans une version publiée précédemment, Alix Dufresne déclarait que si Marc Béland refusait de tourner dans la série télévisée 5e Rang, son rôle serait coupé. Ce n’est pas le cas. Alix Dufresne avait été mal informée de la situation.