Le théâtre aurait pu mourir mille fois, affaibli par les crises économiques, les dictatures, les avancées technologiques. Il lui faut désormais survivre à une pandémie et il y arrivera, prédisent tous ceux qui l’aiment. La crise actuelle n’en apporte pas moins son lot de questions, pour ses artisans bien sûr, mais aussi pour le public qui se demande ce qui animera les planches une fois que les gonds du confinement auront sauté. Tour d’horizon.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Pour un bon bout de temps, les choses ne seront plus comme avant. Les contraintes sanitaires imposées sur scène et dans la salle pourraient perdurer tant qu’un vaccin contre la COVID-19 ne sera pas trouvé, « ce qui peut nous mener jusqu’à une fenêtre de deux ans », dit la metteure en scène Catherine Vidal.

Deux ans sans proximité physique entre les acteurs sur scène. Deux ans de salles clairsemées. Comment imaginer le théâtre dans ces conditions ? Autrement, croit Catherine Vidal. « C’est le temps d’expérimenter des choses, pas d’adapter tout croche les spectacles qui étaient déjà prévus. Il faut aller vers une forme plus spontanée. Il faudra tâtonner avec les paramètres qui nous seront imposés. »

« Il y aura des choses à faire pendant la période de transition pour donner un fix de jeu dramatique au public, ajoute Anne-Marie Olivier, directrice artistique du Théâtre Le Trident, à Québec. Je sens que les esprits se mettent en marche pour trouver des solutions temporaires : des radioromans, des captations devant un public restreint, des manifestations extérieures… »

Même dans des théâtres qui ne sont pas reconnus pour leur mandat expérimental, comme chez Duceppe, par exemple, il faudra s’attendre à voir d’autres formes émerger. « Il y aura possiblement plus d’expérimentations, estime le codirecteur artistique du théâtre David Laurin. Il faudra toutefois être vigilants pour ne pas perdre la majeure partie de la salle. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

David Laurin et Jean-Simon Traversy,
 codirecteurs artistiques chez Duceppe

« L’histoire restera au centre de ces expérimentations, explique l’autre moitié de la direction artistique chez Duceppe, Jean-Simon Traversy. Il y a moult manières de raconter une histoire ; une voix humaine peut suffire, même enregistrée. On explore toutes les possibilités. »

Toutes ces avenues nouvelles devront s’inscrire dans un processus créatif pertinent, dit Marcelle Dubois, directrice générale du Théâtre Aux Écuries. « On ne pourra pas proposer six mises en scène physiquement distanciées ! Mais la question peut se poser : est-ce mieux de proposer une œuvre détournée que pas d’œuvre du tout ? »

Olivier Kemeid, directeur artistique du Quat’Sous, sent qu’au-delà des masques, du Purell et de la distanciation, les artistes commencent à s’interroger sur ce qu’ils ont envie de dire.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Olivier Kemeid, directeur artistique du Quat’Sous

Qu’est-ce qu’on a besoin, comme société et comme public, de recevoir ? On sent qu’il y a une soif d’art, de beauté, de questionnements…

Olivier Kemeid, directeur artistique du Quat’Sous

« La crise met en lumière les inégalités sociales actuelles, croit Martin Faucher, directeur artistique du FTA. On s’aperçoit que les gens qui sont sur le terrain sont d’une grande importance et plusieurs proviennent de l’immigration. Pour quelqu’un qui écrit sur le théâtre, c’est un terreau incroyable. Je crois de plus qu’on va assister à un retour à la fiction, pour prendre un peu de distance avec ce qu’on vit. Le rire, la comédie, l’absurde, tout ça sera important. »

Des spectacles à moindre déploiement

Les budgets de production, beaucoup le craignent, risquent aussi de diminuer une fois la crise passée. « Ça va nous obliger à faire des petites formes. Ce ne sera pas le temps de faire des productions avec 25 acteurs et des décors démesurés », lance Olivier Kemeid.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Catherine Vidal, metteure en scène

Plutôt que de faire des productions très coûteuses, comme avant, on pourrait être tentés de miser davantage sur les idées et les salaires plutôt que sur le matériel.

Catherine Vidal, metteure en scène

« Les scénographies vont changer, on va peut-être revenir à des choses plus humbles, mais je ne veux pas qu’on s’y habitue », ajoute Martin Faucher.

Chez Duceppe, on sait que des décisions cruelles devront être prises. « On se dirigeait vers notre 50e anniversaire, en 2023, avec plusieurs spectacles à grand déploiement. On va devoir revoir ce qu’on avait prévu et opter pour du petit déploiement », estime David Laurin.

« Le théâtre va changer pour un temps, c’est sûr, ajoute Jean-Simon Traversy. On ne va peut-être pas dépenser de l’argent pour un effet visuel [mais plutôt] revenir à l’essentiel. Mais en même temps, on garde l’espoir de raconter des histoires plus grandes que nature. »

À l’instar de plusieurs personnes interrogées, le metteur en scène et militant Dominic Champagne a bon espoir que le théâtre va trouver son chemin, malgré les écueils qui entravent sa route. « Il y aura toujours une gang de fous qui va vouloir jouer sur une scène pour raconter une histoire, et ce peu importe la situation ou les subventions. »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Dominic Champagne, metteur en scène

J’ose espérer que des jeunes audacieux vont trouver des voies de garage, voire flirter avec l’illégalité, pour que la rencontre avec le public ait lieu…

Dominic Champagne, metteur en scène

Or, l’expérimentation et les « voies de garage » interpellent davantage certains créateurs que d’autres, surtout lorsque les paramètres d’exploration sont dictés par des éléments extérieurs, en l’occurrence la Santé publique, et pas par le processus créatif de l’artiste.

En conséquence, certaines voix pourraient se taire, se mettre en jachère, et attendre que la parole puisse se libérer sans contrainte.

La metteure en scène Brigitte Haentjens est de ceux et celles qui prônent la patience. 

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Brigitte Haentjens, metteure en scène

Personnellement, et j’insiste sur ce mot, je ne vois pas comment accepter qu’on m’impose des règles, à part pour des raisons artistiques. C’est antinomique avec la notion même du théâtre !

Brigitte Haentjens, metteure en scène

« Je n’ai pas non plus envie de présenter un spectacle que je devais faire normalement devant 10 % de la salle, poursuit Mme Haentjens. Comme artiste, je n’ai aucun intérêt à jouer devant 15 personnes masquées… »

Des salles dégarnies

Les contraintes sanitaires et la crainte causée par le virus risquent en effet de faire chuter dramatiquement le nombre de spectateurs présents à chaque représentation.

Olivier Kemeid a estimé que pour répondre aux exigences gouvernementales, il pourrait accueillir entre 20 et 30 personnes dans sa salle de 175 places. Même constat Aux Écuries : autour de 32 spectateurs par représentation, pour une salle de quelque 160 places.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Martin Faucher, directeur artistique du FTA

Jouer devant 20 personnes, ça s’est déjà vu. Ce n’est pas idéal, mais s’il se passe quelque chose, ça ne sera pas nul. Et j’aime mieux ça que de dire : « On va faire du numérique parce que la scène, ce n’est pas rentable. » Il faut le vivre avant de rejeter l’idée.

Martin Faucher, directeur artistique du FTA

Pour Annabel Soutar, directrice artistique de la compagnie de théâtre documentaire Porte Parole, la diffusion numérique ne doit pas être diabolisée, au contraire. C’est grâce à elle que la compagnie espère garder vivant le lien avec le public qui ne pourra, ou ne voudra pas, venir en salle.

Porte Parole a déjà une stratégie numérique bien établie, notamment avec les captations audio ou la création des balados pour la pièce J’aime Hydro qui ont rejoint « des dizaines de milliers de personnes ».

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Annabel Soutar, directrice artistique de la compagnie
de théâtre documentaire Porte Parole

« Il faut se rappeler qu’il y a tellement de gens qui ne sont jamais allés au théâtre. Je crois que pendant que les théâtres sont fermés, on va accélérer nos initiatives pour trouver une façon d’être en contact avec le public, pour continuer le dialogue. Avec Christine Beaulieu, on regarde d’ailleurs les possibilités de continuer son enquête pour le numérique, surtout avec l’arrivée de Sophie Brochu à la tête d’Hydro-Québec. Le numérique, ça ne remplace pas le théâtre, non, mais ça rappelle aux gens que les histoires qui sont créées au théâtre ont beaucoup de valeur et que peut-être ça vaut la peine de prendre le risque de venir nous voir… »