C’est un texte insaisissable, froid et glissant comme une peau de reptile que Luce Pelletier et le Théâtre de l’Opsis s’apprêtent à monter sur les planches de l’Espace Go. Son titre : Les serpents, de l’écrivaine française Marie NDiaye.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Gagnante du prix Femina en 2001 (pour Rosie Carpe) et du prix Goncourt en 2009 (pour Trois femmes puissantes), Marie NDiaye est surtout célèbre pour ses romans, mais elle a aussi publié une dizaine de pièces de théâtre dans sa carrière. Et de mémoire de la metteuse en scène Luce Pelletier, elles n’ont jamais été jouées au Québec.

La pièce choisie par le Théâtre de l’Opsis a été écrite au début des années 2000. Elle met en scène trois femmes qui se retrouvent côte à côte devant une maison au milieu d’un champ de maïs. La première est une mère venue demander de l’argent à son fils. La deuxième est venue chercher des informations auprès de son ex-mari. La dernière est la nouvelle femme de l’homme de la maison, qu’elle a épousé pour fuir la médiocrité de sa propre famille. La rencontre fortuite de ces trois femmes écorchées fera fuser les remarques cruelles, les aveux de culpabilité et le profond mépris de l’autre, qu’on ne cherche même pas à masquer.

« Un texte déconcertant », pour reprendre les mots de Luce Pelletier, qui a passé les premières répétitions à décoder cet « étrange objet théâtral » avec ses interprètes, Isabelle Miquelon, Rachel Graton et Catherine Paquin-Béchard.

PHOTO LOUIS FERNANDEZ, THÉÂTRE DE L’OPSIS 

Marie NDiaye, auteure

Un travail d’autant plus crucial que Marie NDiaye ne donne, dans son texte, aucune indication pour guider les interprètes. Et c’est totalement conscient, explique l’écrivaine en entrevue téléphonique. « Je ne donne jamais d’indications de jeu ou de ton, parce que j’ai l’impression que c’est aux metteurs en scène et aux acteurs de trouver le ton qu’ils pensent être le meilleur. Je serais embarrassée de le faire ; ce n’est pas mon métier. »

Marie NDiaye l’avoue sans hésiter : le théâtre, elle le pratique seulement « entre deux romans », et toujours pour répondre à une commande, jamais de son propre chef. 

Le roman est la formule la plus libre qui soit, mais la forme théâtrale me permet une écriture plus rapide, que j’aime bien. Elle me permet aussi de travailler des dialogues, ce que je fais peu dans le roman.

Marie NDiaye

Pour Les serpents, elle répondait à une demande d’un théâtre de Lausanne qui désirait une pièce pour trois femmes interprètes. « J’ai imaginé cette histoire comme un conte pour adulte, un conte effrayant. Le personnage de l’homme dans la maison est une sorte d’ogre dans son antre… »

Inutile toutefois de chercher un message trop précis derrière ce conte à donner froid dans le dos. « Quand j’écris, je n’ai jamais l’idée de transmettre quoi que ce soit. Je n’ai jamais l’idée d’un sens précis ou d’une morale particulière. Ce qui m’intéresse davantage, c’est ce qui se passe entre les personnages, c’est les relations psychologiques entre les différentes figures. »

« Les familles heureuses n’ont pas d’histoire… »

Les personnages des Serpents font partie en quelque sorte d’une même famille, puisque toutes sont liées à l’homme de la maison, qu’on ne voit jamais, mais qui hante la pièce de sa présence étouffante. Or, la famille est un thème récurrent chez Marie NDiaye.

« Lorsque j’ai commencé à écrire, c’est-à-dire à l’adolescence, j’avais une expérience très limitée du monde et le seul lieu que je connaissais vraiment bien, c’était celui de la famille. Ensuite, je crois que la famille m’est apparue comme une microsociété, comme un monde en soi dans lequel on trouve à peu près tous les sentiments humains. » 

Dans les livres que j’écris, les familles sont très bizarres, elles sont difficiles, elles sont même malsaines ou dangereuses, car dès qu’on écrit sur la famille, une famille normale et heureuse n’apporte pas grand-chose d’intéressant.

Marie NDiaye

Celle des Serpents n’est ni normale ni heureuse. Elle est plutôt cruelle. « Oui, elle est cruelle, mais presque de manière fantastique. C’est une cruauté qui relèverait presque du merveilleux, du conte. Ce n’est pas une cruauté réaliste, ni même exacerbée comme dans la vraie vie. Elle est extrême comme dans les cauchemars, où tout est déformé, amplifié, voire “ grotesquisé ”. »

C’est avec la voix particulière de Marie NDiaye que Luce Pelletier lance son nouveau cycle de création consacré aux territoires féminins. « Marie NDiaye écrit différemment des autres. Elle amène autre chose. Les serpents, c’est très weird comme pièce. C’est très David Lynch, très Twin Peaks. C’est un peu décalé. Il y a un peu d’horreur, mais pas trop. Il n’y a rien de psychologique… », lance la metteuse en scène.

Les serpents, à l’Espace Go, du 12 novembre au 7 décembre