Dans le programme de La Licorne, l’autrice et actrice de Sissi Nathalie Doummar écrit : « Ce n’est pas mon histoire, mais je n’ai jamais raconté quelque chose d’aussi intime. » Voilà qui résume bien l’esprit de cette autofiction construite autour du personnage de Romy, surnommée Sissi.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Le nom de l’impératrice autrichienne, incarnée au cinéma par Romy Schneider, n’a pas été choisi au hasard. C’est que Sissi, jeune femme d’origine égyptienne, cherche à sortir du cadre dans lequel elle a été élevée. Un cadre qu’elle juge par trop rigide, comparable à celui de Sissi l’impératrice, qu’elle a pourtant érigé en modèle de perfection dans sa jeunesse, soucieuse de toujours bien paraître.

Notre Sissi donc, qui a un enfant de 4 ans, cherche de nouveaux modèles de femme et de mère plus « chill », moins « contrôlante », plus « libre ».

Son personnage l’avoue d’emblée, elle n’a pas un « instinct de confiance ». Les femmes de sa famille – sœurs, tantes, grands-mères – lui ont transmis, croit-elle, cette anxiété, cette crainte constante du pire et cette obsession du regard des autres. Un stéréotype qui a un certain fondement (parole de fils d’immigrants égyptiens). « Tu sais le nombre de fois qu’on dit “Attention !” dans un souper de famille ? », lance-t-elle à son mari.

Les angoisses existentielles de Sissi ainsi livrées, Nathalie Doummar nous entraîne habilement dans cette quête d’amies (et de mères) québécoises qu’elle tend à idéaliser – de façon parfois un peu trop caricaturale, il faut le dire. 

Elle se liera de la plus étrange manière à sa voisine Marilyne, capable de fumer un joint sans complexes en présence de son enfant. « Wow ! Quelle désinvolture ! », dira-t-elle, admirative.

Ce n’est pas un hasard non plus si son personnage est une danseuse contemporaine, un choix difficile à défendre (comme le théâtre d’ailleurs !) auprès d’une famille (immigrante) qui préférera les choix favorisant stabilité et sécurité.

À travers des dialogues à la fois puérils et fondamentaux, où tous les excès et tous les questionnements de Sissi sont exposés (« Je veux faire l’amour à tout le monde qui n’est pas comme moi », dira-t-elle aussi), l’autrice tisse sa toile avec soin, préparant le psychodrame qui suivra. Car son désir de non-conformité, le rejet de ses « valeurs » familiales et même de son mari (Pete), l’entraînera inévitablement sur une pente savonneuse.

Dans cette comédie dramatique très actuelle, Nathalie Doummar aborde les thèmes des identités multiples, de la famille, du couple, de la sexualité et de la maternité avec intelligence et mordant, créant volontairement des malaises en jetant des pavés dans la mare. Vu qu’elle porte la pièce sur ses épaules, on espère que Sylvie De Morais-Nogueira (qui interprétera ce rôle en alternance avec elle) aura la même présence.

Autour de Nathalie Doummar, Elisabeth Sirois assure avec aplomb (et beaucoup de sacres !) le rôle de la voisine Marilyne. Idem pour Mustapha Aramis, qui joue le mari traditionnel de Sissi (malgré lui). Mais c’est vraiment avec Mathieu Quesnel (Jérémie, le chum de Marilyne) qu’on assiste aux meilleurs échanges avec cette Sissi brillante, mais naïve, qui veut « sauver les familles nucléaires », rien de moins (vous verrez comment).

La mise en scène précise de Marie-Ève Milot s’arrime parfaitement au texte que l’autrice dédie au père de ses enfants. Les projections, qui défilent telles des respirations (ou pour traduire ce besoin d’oxygène), les éclairages et la musique (Antoine Berthiaume) charrient bien les émotions de ce récit construit avec un bel arc dramatique, qui flirte avec la réalité fantasmée.

Une prise de parole originale, où Sissi dérivera, à la recherche de l’essentiel (perdue dans l’abondance des possibles), déchirée entre tradition et modernité.

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