Elle nous forge, nous construit, est responsable de bien des blessures et bien des plis. La famille, surtout lorsqu’elle est dysfonctionnelle, fait la fortune des psychologues et inspire à l’infini les grands auteurs de ce monde.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Or, en matière de famille dysfonctionnelle, on fait difficilement mieux (ou pire) que les Weston, ce clan imaginé par l’Américain Tracy Letts dans sa pièce August : Osage County. Le père alcoolique, la mère accro aux pilules. Les trois sœurs éparpillées dans le pays, qui limitent les contacts entre elles autant que faire se peut. Une tante castratrice et une adolescente consommatrice effrénée de cannabis.

Après la mystérieuse disparition du patriarche, tout ce pas si beau monde regagne à reculons la maison familiale, dans les plaines étouffantes de l’Oklahoma. Dans les bagages de chacun : les vieilles rancunes, les injustices jamais acceptées, les reproches accumulés au fil des années. L’heure est indéniablement à la confrontation… Les répliques tranchantes comme mille coups de poignard vont fuser sur les ruines d’une famille à jamais disloquée.

PHOTO CAROLINE LABERGE, FOURNIE PAR DUCEPPE

Alice Dorval et Kathia Rock, dans Disparu.e.s présentée chez Duceppe.

Depuis sa création à Chicago en 2007, la pièce s’est hissée parmi les grands textes de la dramaturgie américaine contemporaine. À preuve : le prix Pulitzer remporté en 2008, les 650 représentations sur Broadway, le film hollywoodien qui en a été tiré. Parce qu’au-delà du seul conflit familial, la pièce évoque une Amérique en perte de repères, qui tente de sauver ce qu’il lui reste de rêve et d’unité.

La version québécoise de cette comédie mélodramatique vient d’arriver chez Duceppe, sous le titre de Disparu.e.s, dans une traduction (impeccable) de Frédéric Blanchette.

Le metteur en scène René Richard Cyr, qu’on n’avait pas vu chez Duceppe depuis 2011, a réuni autour de lui une solide distribution de 13 comédiens, capables de jongler avec des partitions trempées au vitriol, où l’humour, la fragilité et la cruauté se côtoient en parts égales.

Christiane Pasquier, qui s’est faite trop rare sur les planches ces dernières années, livre une performance exceptionnelle dans le rôle de la matriarche toxicomane et manipulatrice qui, sous prétexte d’honorer la vérité, déverse son fiel sur ceux qui l’entourent. Ses regards assassins, ses répliques qui claquent comme des coups de fouet, ses larmes de crocodile : c’est un véritable monstre d’égocentrisme qui se déploie sous nos yeux. À 72 ans, la comédienne peut tantôt se montrer souveraine (dominant avec panache la tablée familiale), tantôt devenir chancelante, lorsqu’elle est sous l’emprise des médicaments. Une très grande performance.

Devant elle, Marie-Hélène Thibault incarne avec beaucoup de justesse l’aînée des trois sœurs, dont la vie personnelle part en morceaux et qui doit désormais porter sur ses épaules le poids de sa famille. Sophie Cadieux, Évelyne Rompré, Kathia Rock, Chantal Baril (hilarante, mais ô combien méchante!) et Alice Dorval complètent la distribution féminine, qui se partage, il faut le dire, les plus beaux rôles.

PHOTO CAROLINE LABERGE, FOURNIE PAR DUCEPPE

Autour de Violet Weston (Christiane Pasquier), ses trois filles, interprétées par Evelyne Rompré, Sophie Cadieux et Marie-Hélène Thibault, dans la pièce Disparu.e.s présentée chez Duceppe.

Chez les hommes, notons les performances inspirées de Roger Léger et de Renaud Lacelle-Bourdon, en duo père-fils d’une grande sensibilité.

Un mot pour finir sur la mise en scène de René Richard Cyr, qui a su orchestrer cette fresque familiale avec beaucoup d’efficacité. Treize partitions livrées sans fausse note aucune… On ne peut que s’incliner.

Disparu.e.s, de Tracy Letts, mise en scène de René Richard Cyr.
Avec Christiane Pasquier, Marie-Hélène Thibault, Evelyne Rompré et Sophie Cadieux
Du 23 octobre au 23 novembre, chez Duceppe.
★★★★