Si New York ne dort pas, Québec est la ville où le rideau ne tombe jamais sur la création théâtrale. Cet automne, l’ouverture du Diamant confirme la belle vitalité du milieu à Québec. La Presse a visité les grands théâtres de la capitale et rencontré ses principaux acteurs. Tour d’horizon.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Oubliez le troisième pont enjambant le Saint-Laurent, le lien le plus durable à Québec, c’est celui avec son théâtre. La Vieille Capitale est un foyer de création et de diffusion unique au pays. Avec ses artistes de talent, ses compagnies, ses prix (Paul-Hébert), ses festivals (le Carrefour international, le Jamais Lu), son Conservatoire…

Or, avec l’arrivée du Diamant et l’agrandissement prévu de La Caserne pour accueillir le Théâtre jeunesse Les Gros Becs, la scène est plus florissante que jamais. Une effervescence qui semble être là pour durer.

« Il y a beaucoup de productions et du bon théâtre à Québec, mais très peu de boulot dans les autres secteurs du métier [cinéma, télévision, publicité, doublage] », explique le directeur du Conservatoire de Québec, Jacques Leblanc.

« Pour des raisons économiques, sans doute, les compagnies se concentrent dans la métropole. On encourage donc les finissants à créer leur propre ouvrage et à former rapidement des compagnies pour produire leurs pièces », explique l’homme de théâtre qui est en poste depuis 2016.

Cette philosophie remonte aux années 70, à l’époque où Marc Doré était à la barre de l’école d’art dramatique fondée il y a 61 ans dans le Vieux-Québec. Le professeur Doré encourageait les finissants à créer des pièces et à prendre des risques artistiques et, surtout, à ne jamais attendre les appels des producteurs.

Cela a donné naissance à La Bordée, à Niveau Parking, à Sortie de secours et au Théâtre Repère… « En voyant le travail récent d’Olivier Arteau ou d’Olivier Normand, par exemple, je constate que cette voracité de création s’est transmise aux générations plus jeunes », se réjouit Jacques Leblanc.

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Le comédien et directeur du Conservatoire de Québec, Jacques Leblanc

L’envie de créer en sortant du Conservatoire, c’est ce qui nous distingue des autres écoles de théâtre au pays. Si un acteur décide de rester à Québec, il va faire du théâtre. C’est incontournable !

Jacques Leblanc, comédien et directeur du Conservatoire de Québec

L’effet du 400e

Originaire de Trois-Pistoles, Marie-Hélène Gendreau s’est d’abord installée à Montréal avant de revenir à Québec, il y a 10 ans, pour travailler et fonder une famille. La comédienne et metteuse en scène est coordonnatrice artistique au Périscope, un lieu de diffusion pour les compagnies intermédiaires. Elle témoigne elle aussi « du fort vent de renouveau » propulsé par les récentes cohortes de finissants du Conservatoire, « qui sont très fortes ». 

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La coordonnatrice artistique du Périscope, Marie-Hélène Gendreau

De plus, en tant que femme artiste, Mme Gendreau a l’impression d’avoir eu plus d’occasions à Québec. « Avant même qu’on parle de parité dans les arts, j’ai pris naturellement ma place ici », dit-elle.

« Le portrait du milieu a beaucoup changé ces 20 dernières années, analyse le directeur des Gros Becs, Jean-Philippe Joubert. Avec le succès des fêtes du 400e, en 2008, Québec a acquis une maturité en matière de gestion culturelle. Je note une professionnalisation des organismes et des compagnies des arts de la scène qui va de pair avec la bonification et l’appui des pouvoirs publics. »

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Jean-Philippe Joubert, directeur du théâtre Les Gros Becs

Pour le grand ambassadeur du théâtre québécois né dans le quartier Montcalm qu’est Robert Lepage, la vieille rivalité Québec-Montréal est une notion désuète. « Il y a rivalité quand il y a insécurité, dit-il. Or, une décennie après le 400e et avec la gentrification de la ville, Québec n’a plus de complexe par rapport à Montréal ou à d’autres métropoles culturelles. Les jeunes sont ailleurs, maintenant », résume le fondateur du Diamant.

Le désir d’exil

Une réalité avec laquelle le milieu théâtral de Québec doit vivre, c’est l’exil de ses acteurs. « Longtemps, en sortant du Conservatoire, un interprète se joignait à une troupe et jouait à Québec jusqu’à 30 ans maximum, avant de déménager à Montréal, se rappelle Robert Lepage. C’était regrettable. Heureusement, les choses évoluent depuis une ou deux décennies. »

« Pour gagner sa vie à Québec, un interprète doit jouer dans cinq ou six pièces par saison, incluant le théâtre d’été », illustre la comédienne Micheline Bernard. Il répète une pièce le jour, et il en joue une autre le soir. Après 10 ans d’un tel régime, j’avais assez pressé le citron et j’ai quitté pour Montréal. »

Micheline Bernard est diplômée du Conservatoire de Québec, à l’instar de plusieurs de nos meilleurs interprètes, tels Marie Tifo, Guylaine Tremblay, Rémy Girard, Pierre-François Legendre, Benoît Gouin, Josée Deschênes, Hélène Florent et Denis Bernard. Or, tous ont décidé de poursuivre leur carrière à Montréal.

Québec est-il condamné à l’inévitable exode de ses talents ?

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Michel Nadeau, directeur artistique du théâtre La Bordée, dans le quartier Saint-Roch

Il y aura toujours une migration d’une portion des comédiens. Parce que le milieu ne peut pas engager et supporter tous les finissants du Conservatoire chaque année.

Michel Nadeau, directeur de La Bordée

Après Le Trident, La Bordée est le plus gros employeur pour les acteurs à Québec. M. Nadeau affirme sentir la pression d’engager le plus d’interprètes possible dans ses saisons : « Si, une année, j’ai envie de programmer cinq pièces géniales et que je trouve très pertinentes, mais qui n’ont que deux ou trois personnages, je ne le ferai pas, dit-il. Parce que ça implique que j’embaucherais 15 acteurs au lieu de 30 ou plus. »

Et ces jeunes chômeurs risquent de quitter la capitale pour aller gagner leur vie ailleurs… ou changer de métier.

Un pacte avec Québec

Ceux qui restent – comme Lorraine Côté, Lise Castonguay, Réjean Vallée, Hugues Frenette – ont Québec tatoué sur le cœur. Et ils ont une expérience des planches unique au monde. Depuis sa sortie du Conservatoire en 1996, Hugues Frenette a fait en moyenne trois productions par an, soit environ 70 pièces au total, dans tous les théâtres de la capitale. Et plusieurs grands rôles.

L’acteur – qu’on peut voir ces jours-ci dans Lentement la beauté à La Bordée – a fait un pacte avec Québec parce qu’il a un « plaisir fou » à être sur scène. « Je suis en manque quand je ne joue pas. Ce que j’aime, ici, c’est de pouvoir travailler d’une compagnie à l’autre sans porter une étiquette sur le dos. Il n’y a pas de concurrence entre les théâtres à Québec. Tout le monde s’intéresse à ce que les autres font. »

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Hugues Frenette en répétitions au Trident, le 23 janvier dernier, pour Songe d’une nuit d’été, pièce de William Shakespeare mise 
en scène par Olivier Normand

Cette solidarité du milieu explique pourquoi Jacques Leblanc, l’un des plus grands interprètes au Québec, lauréat de cinq prix Paul-Hébert, a lui aussi décidé de rester à Québec. « À la fin des années 80, j’avais connu un beau succès dans Le bourgeois gentilhomme à Montréal. Or, j’avais l’impression qu’il fallait jouer des coudes et se battre davantage pour travailler à Montréal. Alors qu’à Québec, on pratique le métier dans la collégialité. Peut-être que je me trompe… ça fait plus de 30 ans. »

Québec-Montréal

Tout le monde s’entend pour dire que la famille théâtrale est tissée serré à Québec. Dans une ville où environ 95 % des professionnels en théâtre ont été formés au même endroit (le Conservatoire), la proximité est inévitable. Et elle peut provoquer des frictions. 

« Je me suis fait traiter de “montréalocentriste” parce que je fais des coproductions Québec-Montréal », raconte la directrice artistique du Trident, Anne-Marie Olivier. Sous sa direction, le Trident a tout de même ouvert le plateau du Grand Théâtre aux Olivier Arteau, Olivier Normand, Marie-Hélène Gendreau et Maryse Lapierre. Tous de jeunes artistes de Québec.

« Mais je comprends cette frustration, poursuit Mme Olivier. Pour un comédien qui vit dans la précarité et qui se demande s’il va pouvoir faire son épicerie, c’est fâchant de voir des acteurs montréalais travailler ici. Or, c’est important, le dialogue entre Québec, Montréal et les régions. C’est bon pour tout le monde. Si on avait ici des scènes nationales, à l’image de la France, ça changerait tout. On aurait les moyens d’engager des artistes sur des projets à long terme. » Et partager la tarte entre toutes les régions.

De Premier Acte au Trident

D’ailleurs, Mme Olivier a accepté son poste au Trident parce qu’on lui permet de travailler ailleurs. « À Québec, si tu as un projet de création, tu n’attends pas trois, quatre ou cinq ans avant qu’il se réalise, dit-elle. Tu peux passer aisément d’une petite à une grande forme. C’est stimulant ! »

On monte vite les échelons à Québec. Un artiste émergent peut créer une œuvre à Premier Acte (une salle de 80 places), puis être invité au Carrefour et revisiter un classique au Trident… avant d’avoir 30 ans !

C’est le cas de l’enfant prodige du théâtre de la région de Québec, Alexandre Fecteau.

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Alexandre Fecteau

Les productions signées Fecteau ont été vues au Périscope, à La Bordée, au Trident, au Carrefour international et même du côté du cirque, avec sa mise en scène de Transit pour la compagnie Flip Fabrique. Ou encore de Gabriel Cloutier Tremblay, qu’on peut voir actuellement dans Le miel est plus doux que le sang au Périscope. Le jeune comédien polyvalent sera omniprésent sur la scène québécoise en 2019-2020.

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Anne-Marie Olivier, directrice artistique du Trident

Toutefois, l’écologie du théâtre à Québec est à la fois belle et fragile. « Les artistes ont juste le théâtre pour vivre, explique Marie-Hélène Gendreau, du Périscope. Et les cachets sont moins élevés qu’à Montréal. Mais le désir de se rassembler pour créer des formes nouvelles est plus fort que tout. »