Ricardo Lamour a vu deux fois la pièce Héritage, à l’affiche du Théâtre Jean-Duceppe. Nous l’avons invité à exprimer les réflexions qu’a fait naître chez lui cette pièce à la distribution presque exclusivement noire.

Ricardo Lamour 
Collaboration spéciale

C’était un moment pas banal pour moi, le soir de la première de la pièce Héritage, que de croiser un monument tel Michel Tremblay, à l’entracte, pensif au côté d’une amie.

À proximité d’eux, une projection d’une photo portant cette citation : « Nulle part desdites propriétés ne doit, en aucune manière, être utilisée ou occupée directement par un ou plusieurs nègres [clause restrictive du Woodland Neighborhood contestée par Carl Hansberry, le père de la dramaturge, en 1938]. »

Ou encore cette autre affirmation : « Selon une étude récente, l’écart entre le salaire moyen des Afro-Américains et celui des Blancs de la classe moyenne n’a pas diminué depuis les années 1950. »

L’existence même d’Héritage, aujourd’hui, dans le contexte québécois, m’interpelle. C’est une avancée, sur certains plans (la distribution, portée par des acteurs issus de la diversité, une histoire afro-américaine à Duceppe), mais aussi un rappel effrayant du chemin à parcourir. 

À l’exception de Mireille Métellus, ce ne sont pas des acteurs reflétant la réalité des quartiers noirs qu’on entend, mais plutôt des acteurs noirs rendant hommage au joual de Michel Tremblay. Cela est contradictoire avec l’œuvre A Raisin in the Sun. Même dans la pièce Fredy, que j’ai contestée à un certain point après y avoir participé, le jeu de Iannicko N’Doua, interprétant Jeffrey Sagor Métellus, se rapprochait du réel.

Cette contradiction dans Héritage est symptomatique d’une prudence, pour ne pas dire d’un malaise, ou d’un inconscient qui garde ceux pouvant s’identifier à l’œuvre loin de celle-ci, malgré la proposition audacieuse sur le plan de son casting.

Il n’y a pas que les dysfonctions de l’Amérique des années 50, mais aussi les incohérences du Québec de 2019 : pas plus loin qu’en septembre 2015, la Commission de toponymie du Québec annonçait le retrait de 11 toponymes jugés comme pouvant porter atteinte à la dignité des membres de la communauté noire. C’est donc 11 lieux qui voyaient disparaître les mots « nègre » et « nigger ».

Un an après SLĀV

Une pièce, c’est aussi, un peu, son public. Le public de Jean-Duceppe serait-il le même que celui que j’avais rencontré, en juin 2018, devant le TNM, lors de la première de SLĀV ? Allais-je devoir me fondre à un consensus d’appréciation indue de l’œuvre ?

Et puis, j’ai croisé Gilles Duceppe. Transparent, généreux sur le travail du théâtre, loquace sur ses enfants, principalement Amélie. Énumérant la succession de personnes racisées pour qui il a été un allié complice. Je lui ai épargné mon CV de militant. Dans une famille, tous n’ont pas le même point de vue ; toutefois, dans la famille de Gilles, peut-être que son point de vue se rapprocherait du mien. Tout comme le mien se rapproche de celui du personnage de Beneathea, qui mange une claque de sa mère en remettant en question une certaine conception imposée de Dieu.

Une telle œuvre n’est possible que si les décideurs artistiques de théâtre sont à l’écoute du monde qui les entoure. Après SLĀV, notamment, les récits d’afrodescendants ont peut-être pris de la valeur. En choisissant Mike Payette comme metteur en scène, qui, lui, a choisi une œuvre aussi chargée, on cumule les conditions gagnantes.

L’héritage

La pièce m’amène au constat qu’il est difficile d’être noir dans le milieu des arts. Noir dans toute LA vérité de ce que cela veut dire. Noir à en être un humain souverain à part entière. Noir à cesser d’être le négatif du Blanc.

C’est ce que cette pièce m’a rappelé. Je suis allé voir l’œuvre deux fois. J’ai vu les larmes des comédiens et comédiennes lors de la deuxième représentation et j’étais assis au dernier rang, alors qu’à la première présentation, j’étais presque sous leur menton.

Il y a une lutte qui se passe quand la pièce derrière la pièce et la pièce sur scène se rencontrent. Quand le réel rencontre l’art et qu’il le devient. L’état de cohérence et d’incohérence du jeu. C’est ce que j’ai vu et ressenti, sachant que notre société a des check-points invisibles et difficilement descriptibles et que l’équipe portant ce projet a dû y faire face d’une manière ou d’une autre.

Avec Héritage à Duceppe, c’est le théâtre au complet qui se met au service de la proposition. Devenant presque un musée de l’époque, mais aussi celui d’aujourd’hui.

Moi qui ai passé un petit temps, le mois dernier, au Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines de Washington, je vois la démarche québécoise du Théâtre Jean-Duceppe comme empreinte de respect. Dans un contexte où le Noir est trop souvent accessoire. 

C’est un geste fort, à multiplier, afin de ne pas avoir honte face à l’affirmation posée par le seul personnage blanc de l’œuvre : « Vous savez ce qui peut arriver quand des personnes de couleur arrivent quelque part. »

La suite, si le courage demeure, serait d’avoir un cast 100 % noir s’exprimant dans le slang de la métropole (ou la façon de parler qui existe dans les communautés d’ici), dans une histoire qui n’a pas de couleur, comme le dit Jenny Salgado. 

Pour l’instant, Héritage en a une. Cette histoire nous élève. Son jeu nous révèle.