Dans la lignée des farces de Molière, Knock ou Le triomphe de la médecine est une satire qui dénonce le pouvoir qu’exerce un médecin sur ses patients crédules qui lui font confiance aveuglément. À l’occasion de la production du classique du répertoire français, sous la direction de Daniel Brière, au TNM, La Presse a rencontré Alexis Martin et le Dr Alain Vadeboncoeur.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Alexis Martin, vous rêvez de jouer Knock depuis vos études au Conservatoire de théâtre. Qu’est-ce qui vous fascine dans ce rôle créé par le grand Louis Jouvet ?

Alexis Martin : Ce n’est pas tant le personnage que le sujet et la profondeur de la pièce qui posent des questions brûlantes d’actualité, même si Jules Romains l’a écrite en 1923. C’est une étonnante anticipation de notre époque médicale. Pour certains, la maladie donne un sens à leur existence. Davantage que la peur, c’est un véritable cogito : « Je suis malade, donc je suis. »

Alain Vadeboncoeur : Il y a des patients qui arrivent dans mon cabinet avec des chiffriers Excel. Ils prennent leur pression 50 fois par jour et la notent dans un fichier. C’est le roman de leur vie ! C’est du délire, cette inquiétude médicale. Mais elle ne vient pas de nulle part. Elle s’est forgée avec le temps et le discours médical.

Docteur Vadeboncoeur, vous avez signé avec Alexis Martin la pièce Sacré Cœur, en 2008. Vous affirmez que cette création au Nouveau Théâtre Expérimental est l’une des plus grandes expériences de votre vie. Or, vous êtes chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal depuis plus de 20 ans. C’est une hyperbole ?

Alain Vadeboncoeur : Non. Quand je disais ça aux comédiens, ils me répondaient : « On ne sauve pas des vies, nous autres. » Or, je ne suis pas si sûr de ça. Sincèrement, je pense que l’art a un rôle très important dans la société… et qu’il sauve probablement des vies. Quand je vois une excellente pièce, je sors du théâtre transformé, rassuré, inspiré… Un spectacle peut avoir un effet thérapeutique.

Alexis Martin : Je mettrais un bémol là-dessus, car si la pièce est mauvaise, ton état de santé va empirer… Je trouve que c’est une grosse responsabilité sur le dos des acteurs [rires] !

Pour revenir à Knock, une production sur laquelle vous collaborez comme conseiller médical : a-t-elle eu un effet thérapeutique sur vous, Docteur ?

Alain Vadeboncoeur : J’avais lu le texte quand j’étais étudiant. Je me souvenais d’une pièce amusante, réglée au quart de tour. Je l’ai relue l’hiver dernier à la demande d’Alexis, en me penchant sur son angle médical, et j’ai été estomaqué ! La pièce plonge au cœur de quelques interrogations fondamentales d’aujourd’hui, sur la médicalisation de la société, la relation de pouvoir médecin-patient, le surdiagnostic, une pratique que je dénonce depuis des années. C’est une allégorie du futur. Les gens veulent être rassurés, même quand ils sont en bonne santé.

Vous êtes amis dans la vie et vous avez beaucoup d’admiration pour vos métiers respectifs. Y a-t-il plus d’atomes crochus que l’on croit entre l’art et la science ?

Alexis Martin : On fait deux métiers d’observation. Quand un docteur enquête sur un patient dans son cabinet, ça ressemble à la construction du personnage par un comédien. Toutes les questions qu’il doit poser pour comprendre le patient, percer son énigme. En se dévoilant, le patient se démasque et dresse son récit. Son histoire. En quelques minutes, tu peux savoir un tas de choses sur la vie privée.

Alain Vadeboncoeur : Si j’annonce à un patient qu’il a un cancer, chaque mot que j’utilise a un impact énorme sur l’avenir du patient. Chaque parole est importante et minutieusement réfléchie. D’où l’importance de ne pas abuser de son pouvoir.

Knock a été créé à Paris en 1923, alors que la médecine commençait à devenir scientifique. Mais le personnage est un propagandiste, un manipulateur, qui se sert de son pouvoir pour faire peur au monde. Pour lui, « tout bien-portant est un malade qui s’ignore ». Y a-t-il un parallèle à faire avec les pouvoirs politique et religieux ?

Alexis Martin : Jules Romains montre la transition de la religion à la médecine. En France, l’âge médical peut commencer à partir du moment où les gens arrêtent d’aller voir le curé à l’église pour aller au cabinet du médecin. Le secret du confessionnal devient le secret professionnel. C’est la fin de l’hégémonie religieuse ; le siècle de la médecine peut commencer.

Cent ans plus tard, le pouvoir use toujours de la crédulité des gens. On oppose l’art et la science, alors qu’à nos yeux, ils sont complémentaires. Par exemple, quand l’État justifie les coupes en arts par les subventions en santé…

Alain Vadeboncoeur : Au fond, l’enjeu, c’est si une pièce de théâtre est plus importante qu’un deuxième bain dans un CHSLD.

Alexis Martin : C’est peu réducteur. Les deux sont importants.

Alain Vadeboncoeur : C’est très réducteur ! Mais disons, Alexis, que tu as un arbitrage à faire…

Alexis Martin : L’arbitrage a été fait depuis longtemps. Le gouvernement a décidé d’investir surtout en santé et dans les services sociaux : environ 35 ou 40 % du budget de l’État. On redistribuerait le moins de 1 % de la culture à la santé, ça ne changerait pas grand-chose. Un médecin spécialiste peut gagner 800 000 $ par année. Son travail est très important. Mais est-ce une rémunération juste et normale considérant l’enveloppe budgétaire globale ?

Alain Vadeboncoeur : Moralement, le salaire des médecins en Amérique du Nord, on peut le questionner. D’où l’actualité de Knock… et le besoin de monter ce texte en 2019. La pièce nous fait réaliser qu’il faut rapidement agir pour limiter les excès de la médecine, pas seulement au théâtre, mais aussi dans la vraie vie.

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Knock ou Le triomphe de la médecine. De Jules Romains. Mise en scène par Daniel Brière. Avec Evelyne de la Chenelière, Marie-Thérèse Fortin, Pierre Lebeau, Didier Lucien, Alexis Martin, Sylvie Moreau. Au TNM, du 17 septembre au 12 octobre. En tournée au Québec du 30 octobre au 3 décembre.