(Québec) Robert Lepage était « ému », hier, au dévoilement de la première saison du Diamant, théâtre de pierres et de verre qui ouvrira ses portes à la fin de l’été, place D’Youville, à Québec.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

L’événement n’avait pas lieu dans le nouveau théâtre, toujours en chantier, mais à la caserne Dalhousie. Lepage était ému de quitter cet endroit où est née et a grandi sa compagnie, Ex Machina.

« C’est ici que la plupart de nos spectacles, qui ont voyagé partout dans le monde, ont été créés, a-t-il lancé à un parterre de gens du milieu et de journalistes. C’est le temps de déménager dans un plus grand chez-nous. »

Ce plus grand chez-nous, c’est Le Diamant, construit au coût de 57 millions et qui sera inauguré le 30 août. Pour ce baptême, Lepage a décidé de retourner aux sources, à l’une de ses créations les plus ambitieuses : Les sept branches de la rivière Ota.

« Une œuvre monumentale pourtant tellement simple, accessible. Tout le monde devrait voir ce monument une fois dans sa vie », avait écrit, à sa création il y a 25 ans, le regretté critique de La Presse Jean Beaunoyer.

Si Lepage a décidé d’inaugurer Le Diamant avec cette pièce de sept heures — oui, oui — sur l’attaque nucléaire d’Hiroshima, c’est un peu une question de hasard. On soulignera en 2020 le 75e anniversaire du bombardement. Le festival culturel qui se tiendra en marge des Jeux de Tokyo a commandé des représentations, une manière pour Lepage d’amortir les coûts de cette renaissance.

Mais il y a au moins une autre raison, a expliqué le metteur en scène.

« Les peuples avancent et perdent la mémoire. Il se passe plein de choses en ce moment en Europe qui ressemblent à ce qui s’est passé dans les années 30, a expliqué Lepage en référence à la montée de l’extrême droite. Des choses qui ont mené à la Deuxième Guerre mondiale. Et c’est comme si les gens n’avaient plus la mémoire de ça. »

PHOTO YAN DOUBLET, LE SOLEIL

Deux lutteurs ont interrompu le point de presse de Robert Lepage et du directeur général du Diamant, Bernard Gilbert, hier.

« C’est un exercice de mémoire. Aujourd’hui, quand on parle d’Hiroshima, des camps de concentration nazis, il y a toute une génération qui semble moins informée, à laquelle on a peut-être mal appris tout ça à l’école. »

Une œuvre autochtone

En fait, la politique n’était jamais bien loin lors du dévoilement de cette première saison, qui s’échelonnera de septembre à novembre. Car en plus des trois spectacles de cirque et d’une soirée de lutte professionnelle — Lepage en est un grand fan —, il y aura une pièce autochtone.

Là où le sang se mêle, du dramaturge autochtone Kevin Loring, est produite par la compagnie Menuentakuan, née d’un collectif formé d’artistes des Premières Nations et de jeunes acteurs allochtones.

Dur de ne pas penser au débat sur l’appropriation culturelle qu’a généré la pièce Kanata, de Lepage et Ex Machina, l’été dernier. Le directeur général du Diamant, Bernard Gilbert, a paré le coup avant même la première question des journalistes : « Ils vont dire : “ils ont été opportunistes”. Mais ce projet était confirmé bien avant la controverse de l’année dernière. »

Ouvrir un théâtre en 2019

Lepage a expliqué hier vouloir une programmation « avec une vision artistique différente de ce qui se fait au Québec ». La place faite au cirque et à la lutte en témoigne. Lepage veut aussi s’éloigner d’un « théâtre basé sur le texte » parce que « les histoires ne se racontent pas qu’avec les mots ».

Le créateur se dit conscient du défi qui représente l’ouverture d’un théâtre en 2019.

« Je crois que si le théâtre veut survivre aujourd’hui, il doit être événementiel. Les gens maintenant peuvent très bien se faire raconter des histoires dans leur sous-sol, sur un écran de cinéma maison, sur Netflix, dit-il. Ils peuvent se faire raconter des histoires sans avoir à payer de gardienne, sans avoir à réserver des places dans un restaurant, à chercher du stationnement… »

Lepage et Gilbert auront maintenant une salle toute neuve, plantée en Haute-Ville, pour tenter de créer des rendez-vous capables de rivaliser avec le confort du sous-sol et l’abondance de Netflix.

« Alors qu’est-ce qui va les sortir de leur sous-sol ? demande Lepage. C’est si c’est essentiel et événementiel. C’est ce qu’on vise. »