« Venez chercher des mots/puisqu’il vous faut des mots/et puis soyez heureux… » Ce sont ces paroles de Claude Léveillée dans Bonsoir Édith, chanson dédiée à Édith Piaf, qui nous viennent en tête après avoir assisté à la nouvelle stonerie poétique de Loui Mauffette, baptisée Chansons pour filles et garçons perdus.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Ceux qui ont connu (et aimé !) Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent, que Loui Mauffette a tenu à bout de bras pendant 10 ans, ne seront pas déçus. La formule s’en trouve même améliorée grâce à la mise en scène inventive de Benoit Landry – qui a monté le dernier spectacle du Cirque Éloize en hommage à Serge Fiori.

La nouvelle création de Loui Mauffette, centrée cette fois sur les poètes et auteurs québécois (pour marquer les 50 ans du Théâtre d’Aujourd’hui), est résolument musicale. D’où le titre. 

De nombreux textes sont en effet interprétés en chansons, en solo ou en groupe. Jean-Philippe Perras, Macha Limonchik, Kathleen Fortin et Benoit Landry chantent entre autres Clémence DesRochers, Émile Nelligan ou Luc Plamondon, et de fort jolie façon. Autre belle surprise : la présence magnétique de Marie-Jo Thério, qui interprète des textes de Dédé Fortin et de Geneviève Desrosiers.

C’est vrai, il y a beaucoup d’intensité dans les textes sélectionnés par Loui Mauffette. Patrice Desbiens, Denis Vanier, Gaston Miron, Jean-Christophe Réhel, Leonard Cohen, Claude Gauvreau, Dédé Fortin ou Marie Uguay ne font pas tout à fait dans la légèreté. Mais leurs cris du cœur sont poignants, signifiants. Impossible d’y rester indifférent. Ce qui n’empêche pas le vague à l’âme qui suit…

Quelques pièces allègent quand même l’atmosphère de cette soirée où il est beaucoup question de la mort. Parmi celles-ci, la prose déjantée de Jean-Paul Daoust dans La quête, que Roger La Rue interprète avec maestria en faisant de la danse à claquettes (l’un des meilleurs moments de la soirée), ou encore son Ode voluptueuse, menée par une lascive Kathleen Fortin, qui brille dans ce spectacle.

Douce enfance

Contrairement à Poésie, sandwichs…, où les interprétations se succédaient (ils ont été jusqu’à une trentaine d’acteurs !), Chansons pour filles et garçons perdus est centré sur une quinzaine d’interprètes qui interviennent à plusieurs reprises et forment une véritable troupe. Mieux, Benoit Landry et Loui Mauffette ont réussi à créer un fil rouge pour relier tous les textes entre eux.

Il y a quand même un thème dominant dans ces Chansons : la nostalgie de l’enfance. On pense au très beau texte d’Evelyne de la Chenelière, La jeunesse du monde, mais aussi à Jacqueline Barrette, Michel Garneau, Claude Gauvreau, Wajdi Mouawad, Adrien Bletton ou encore Guy Mauffette.

Il y a dans ce spectacle plusieurs moments de grâce, des coups de poing, des lames de rasoir et des caresses.

Qu’on pense au Beau grand bateau, de Gerry Boulet, entonné par la troupe ; à Macha Limonchik qui chante Les deux vieilles de Clémence DesRochers ; à Émilie Gilbert qui pleure les mots de Marjolaine Beauchamp dans On arrivera à l’école quand on arrivera ; à Jean-Simon Leduc qui met toutes ses tripes dans Dehors novembre de Dédé Fortin ; à Gabriel Lemire qui hurle Je suis de moins en moins de Jean-Christophe Réhel en tapant sur un sac de boxe…

Oui, Chansons pour filles et garçons perdus est un rendez-vous sans prétention pour les amoureux des mots. Des mots qui sont autant de baumes que de poignards, et qu’on va chercher, comme le chantait Claude Léveillée, avec bonheur.

Le spectacle aurait-il pu être resserré ? Probablement. Tout aficionado de poésie que l’on soit, trois heures (malgré un entracte bien arrosé), c’est long. Une petite demi-heure en moins et on serait parti le pas plus léger. N’empêche, voir et entendre tous ces poètes nous donne une furieuse envie de les lire. En espérant que ces Chansons deviennent un rendez-vous annuel.