Léone n’avait que deux ans et demi lorsque, devant un livre d’images rapporté du Japon par sa marraine, elle s’est exclamée en montrant du doigt un petit point sur la page : « Regarde, on dirait une petite fleur japonaise qui n’est pas encore née. »

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Ces mots, d’une grande poésie, ont fortement marqué la marraine, soit l’auteure, actrice et metteure en scène Marie Brassard. « J’ai souvent repensé à cette phrase. Elle supposait notamment qu’il y a un endroit où les petites fleurs, mais aussi les êtres ou les esprits, attendent avant de s’incarner. Comme une sorte d’antichambre. Ça m’inspire beaucoup… »

L’idée de rendre hommage aux mots de Léone en en faisant le cœur d’une création nouvelle a germé. Le projet a pris doucement son envol il y a trois ans ; des collaborateurs s’y sont greffés, au gré de résidences de création à Marseille, en Suède et à Montréal. Il prend aujourd’hui la forme d’un diptyque dont le premier volet, Introduction à la violence, est présenté du 1er au 4 mai à l’Usine C. La seconde partie, Violence, devrait voir le jour en 2020.

Le processus créatif – en particulier celui de Marie Brassard – n’étant jamais rectiligne, le spectacle a pris une tangente inattendue au fur et à mesure de son élaboration : à la poésie originelle de Léone s’est superposé le concept de la violence et des premiers contacts qu’ont les enfants avec elle.

« L’idée est venue lors de séances d’improvisation avec le musicien Alexander MacSween. Je me suis mise à imaginer des histoires, comme si je pénétrais à l’intérieur du dessin par ce petit point. De ces improvisations ont commencé à découler des histoires assez violentes, comme des contes de fées pour adultes où il est question d’horreur. »

Enfance et violence peuvent sembler deux concepts diamétralement opposés, mais pas pour Marie Brassard, qui estime que les enfants font face à la violence dès leur petite enfance. Déjà, ils naissent dans « un monde qui comporte son lot de noirceur et d’inquiétudes ».

« Je repensais à Léone et à toutes ses phrases extraordinaires ; je réalisais que dans nos sociétés occidentales, dès que les enfants parlent, ils se font dire qu’ils ne sont pas adéquats. On les corrige, on essaie de les encadrer pour que leur comportement soit formaté. »

En constante évolution

L’idée seule du formatage est incompatible avec le travail éclaté et protéiforme de cette créatrice inclassable, en quête constante de sources auxquelles abreuver sa créativité. 

Pour ce nouveau spectacle – le premier où elle monte sur scène depuis Trieste, il y a six ans –, elle a fait appel à toute une équipe d’artistes venus d’ici ou d’ailleurs, qui œuvrent parfois dans d’autres médiums que le théâtre. Photographe, artiste visuel, scénographe et musicien travaillent depuis quelques semaines à ses côtés dans un loft industriel du Mile End devenu un vaste laboratoire créatif.

Chacun apporte sa pierre à l’édifice, dont la forme définitive est loin d’être fixée. On sait que Marie Brassard sera la seule interprète sur scène, accompagnée d’Alexander MacSween et de l’artiste visuelle Sabrina Ratté, qui offriront des performances en direct, qui en musique, qui en projection vidéo.

Mais pour le reste, l’équipe est encore en plein processus de recherche. « On va continuer de travailler jusqu’à la dernière minute. Ça ne m’intéresse pas de présenter un spectacle complètement rodé et répété pour être parfait, pas plus que d’aborder un projet en ayant déjà en tête l’objet final. Je préfère voir ce spectacle comme un partage de notre travail, au stade où nous en sommes. J’aime l’idée d’inviter les spectateurs à être témoins de ça. La représentation fait partie de l’évolution du travail qu’on est en train de faire. »

« J’ai envie que les spectateurs abordent Introduction à la violence comme une pièce de danse ou de musique, car c’est une œuvre sonore et visuelle, poursuit-elle. C’est une œuvre artistique, pas juste une pièce de théâtre. Et même s’il y est question de violence, ce n’est pas un spectacle sombre. »

À l’Usine C du 1er au 4 mai.