Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Soir de lecture publique sur la scène du Quat’Sous, au printemps 2017. James Hyndman et Évelyne de la Chenelière se partagent la lecture de Scènes de la vie conjugale, impitoyable dissection de la vie de couple tirée du film (d’abord écrit pour la télé) d’Ingmar Bergman. Entre les deux interprètes, le charme opère; le germe d’un spectacle à venir est planté.

C’est à ce même Quat’Sous que James Hyndman et sa complice présentent, jusqu’au 8 mai, leur vision du classique de Bergman. Le projet est cher au cœur de James Hyndman; il se charge de l’adaptation, de la mise en scène (sa première en carrière) et s’attribue le rôle de Johan, la partie masculine de ce couple qui se quitte pour mieux se retrouver.

Qui trop embrasse mal étreint, diraient certains. Jouer et se mettre en scène représente un exercice périlleux. Or, James Hyndman ne réussit son pari qu’à moitié.

C’est sans conteste par sa scénographie que le spectacle se démarque le plus. Des caméras épient en coulisses les moindres gestes des deux comédiens, pour les projeter sur le mur blanc qui compose le fond de scène. On pénètre ainsi dans l’intimité du couple – et par ricochet des deux interprètes – qui multiplie les gestes du quotidien: habille, déshabille, maquille, démaquille… 

Une ingénieuse façon de souligner le temps qui passe entre chacun des sept tableaux qui composent l’ossature de la pièce et qui se veulent autant de preuves de notre «analphabétisme amoureux», pour reprendre les mots du cinéaste suédois.

Folle cadence

Les principaux bémols de la proposition se situent toutefois dans l’adaptation et l’interprétation. En réduisant à un spectacle de 1 h 35 un film de 3 h 30 (lui-même un condensé de six épisodes télé), Hyndman a dû comprimer à ce point la ligne du temps que le spectateur, même initié à l’œuvre de Bergman, en sort essoufflé. 

Entre deux tableaux, peuvent s’écouler une heure ou sept ans dans la vie de Johan et Marianne, mais sur scène, le couple s’adore, s’effrite, se disloque, se retrouve, se déchire de nouveau à un rythme tel que la montée dramatique en souffre. Cette folle cadence explique peut-être les rires qui ont fusé dans la salle alors que sur scène, un homme et une femme s’appliquaient méthodiquement à se démolir l’un l’autre…

À moins que ce décalage émotif ait été provoqué par la vision bergmanienne de la vie conjugale, d’une grande justesse à la sortie du film en 1973, mais qui tranche avec l’époque actuelle. L’homme en pleine maîtrise, très cérébral; la femme un brin soumise et exaltée. Il est pourtant difficile de croire que les aléas de la vie à deux soient un sujet qui puisse si aisément se démoder…

Dans le rôle de Marianne, Evelyne de la Chenelière s’avère très convaincante. On la voit s’émanciper de Johan, passant de l’épouse effacée qui «ignore qui elle est» à la femme libérée de tout carcan, capable de suivre des instincts dont elle ignorait auparavant l’existence.

James Hyndman peine davantage à nous faire ressentir les failles de Johan, cet homme arrogant et imbu de lui-même dont la superbe finit par se fissurer à mesure qu’il gagne en humanité. Le regard extérieur d’un metteur en scène aurait peut-être permis de pousser un cran plus loin ce spectacle qui n’a pas réussi à nous emballer entièrement.

* * * Scènes de la vie conjugale. James Hyndman, d’après Ingmar Bergman. Au Quat’Sous jusqu’au 8 mai.