Régulièrement, La Presse convie des créateurs de l’industrie audiovisuelle à nous parler de leur métier derrière la caméra. Et aussi des défis de la création télévisuelle à l’ère des nouvelles plateformes. Aujourd’hui, place aux auteurs Pierre Poirier et Sylvie Lussier.

Publié le 24 janvier
Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

Sylvie Lussier et Pierre Poirier ont créé les populaires téléromans 4 et demi… et L’auberge du chien noir, en ondes durant 7 et 15 ans. Tous deux vétérinaires, ils se sont d’abord fait connaître avec les émissions Bêtes, pas bêtes et Zoolympiques. Pour souligner leur 1000scénario, écrit et tourné pour la télévision, les coscénaristes ont fait une apparition dans le plus récent épisode de leur série 5rang.

Q. Vous êtes tous les deux issus de la médecine vétérinaire, la passion pour l’écriture télévisuelle s’est manifestée quand ?

Sylvie Lussier : On a toujours aimé écrire tous les deux. Quand j’ai choisi mon programme d’études supérieures, j’ai hésité entre le journalisme et la médecine vétérinaire.

Pierre Poirier : Quand je travaillais au Zoo à Granby, j’ai lancé le Zoonarl pour publier des nouvelles sur les gardiens, de l’information sur les animaux… Toutefois, l’écriture télé, c’est avec Bêtes pas bêtes.

S. L. : Bêtes pas bêtes est un concept acheté de la BBC, mais avec des budgets 10 fois plus minces. Ce qui coûte le moins cher en télé, c’est le jus de cerveau. On a compensé le manque de moyens avec nos idées d’auteurs.

Q. Après cette période de vulgarisation scientifique, est-ce que l’écriture de fiction est née d’un désir d’analyser la bête humaine ?

S. L. : La vie est un immense laboratoire pour analyser les humains. Je suis fascinée par notre processus décisionnel. On a de l’estime, de la sympathie pour des gens, puis on les voit faire des choix absurdes ! Écrire des personnages, c’est notre manière d’essayer de comprendre la bête humaine, qui est moins reposante que les animaux…

P. P. : Par exemple, comment expliquer qu’une comédienne qui avait du succès devienne candidate pour le Parti conservateur du Québec ? [Rires] Bien sûr qu’il y a un plaisir à explorer des personnages outranciers, aberrants, comme Francine [Muriel Dutil] ou Jean-Michel [Frédéric Millaire-Zouvi] dans 5rang.

S. L. : Écrire un téléroman, c’est de l’impressionnisme. Une forme qui permet d’ajouter des couches de couleurs sur les personnages, d’un épisode à l’autre. Avec le temps, tu les connais mieux qu’à la première impression. Les personnages deviennent comme des amis.

Q. Depuis 30 ans, le rythme a changé dans l’écriture. On diffuse des webséries de 10, 15 minutes. On a moins le temps d’ajouter des couches de peinture sur un personnage…

P. P. : J’aime ça, me faire envelopper par une histoire sur une longue durée. Pas juste me faire garrocher d’un bord et de l’autre. Et si on regarde les cotes d’écoute, je ne pense pas être le seul. Par contre, c’est beaucoup de travail pour les auteurs.

S. L. : On a adopté le format d’une heure en fiction, depuis la troisième saison de 4 et demi… [que Radio-Canada avait d’abord refusé]. C’est difficile en 20, 30 minutes de sortir du sketch en télé, d’amener les personnages et les intrigues plus loin.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Sylvie Lussier et Pierre Poirier dans leur maison de Petite-Rivière-St-François

Q. À votre avis, la famille est un sujet inépuisable…

S. L. : C’est le seul sujet à mon sens. La famille peut être fonctionnelle ou pas, aimante ou déchirée. Faite de liens de sang, d’amitié ou professionnels. Si on regarde de près, presque toutes les séries parlent de la famille élargie.

P. P. : Il y a aussi une fidélité, un investissement du public envers le téléroman. C’est une relation affectueuse avec les émissions, car on rentre dans les salons tous les mardis soir. Les personnages ont donc un impact incroyable sur le public.

S. L. : Et la télévision fait partie de la famille. Tu peux regarder la télé en « gang », avec tes enfants sur le divan. Il y a des parents qui nous écrivent que le seul moment où leurs ados sont collés sur eux, c’est pendant 5rang. Je pleure en lisant ça.

Q. Ça fait 32 ans que vous nous accompagnez au petit écran. Vous dites vouloir ralentir la cadence d’ici un an ou deux. Vous prenez votre retraite dans Charlevoix ?

S. L. : Je n’aime pas le mot « retraite ». Je vais écrire autre chose, des romans, des contes, du théâtre jeunesse. On a trouvé ça dur, le développement de 5rang. Il y a beaucoup de voix, des lecteurs au-dessus de nos têtes qui nous regardent écrire. Il y a de plus en plus de gens en télé qui savent mieux que les créateurs quoi faire avec leurs projets. On nous demande à quoi ça va ressembler… À quel film, quelle série qui existe ailleurs ? Alors qu’idéalement, un auteur essaie de faire quelque chose d’original.

P. P. : L’industrie est aussi très frileuse. On a peur d’avoir peur. Il n’y a pas de place à l’erreur. Mais je comprends que ça coûte très cher, lancer une série télé. Et c’est aberrant qu’on fasse de la fiction au Québec avec deux fois moins d’argent qu’au Canada anglais ! Or, la télé québécoise a plus d’impact sur sa communauté qu’au Canada anglais.

Q. Vous dites aussi qu’il se fait de la très bonne télé au Québec. C’est grâce à ses créateurs ?

P. P. : Oui, on fait de la bonne télé au Québec. Mais je pense aussi qu’il y a moins de liberté créatrice qu’il y a 30 ans. En partie à cause de la transition du mode de production du public au privé. L’auberge du chien noir a été la dernière émission produite à l’interne par Radio-Canada. La production actuelle est axée sur le client, le diffuseur. On a une obligation de plaire aux clients.

S. L. : Mais la fiction ne va jamais mourir, peu importe la forme ou le mode de production. Il y a plus de 30 000, 40 000, 50 000 ans, on se racontait déjà des histoires sur les murs des grottes, avec des figurines, pour expliquer nos vies. Le plus vieux métier du monde, ce n’est pas prostituée, c’est scénariste ! »

Les réponses à nos questions ont été abrégées par souci de concision.