Plusieurs acteurs gais ont réagi vivement au fait que le couple homosexuel de la série Entre deux draps est joué par deux hétérosexuels. Si cela touche une corde sensible chez ces interprètes gais, c’est parce qu’ils ont eux-mêmes l’impression d’être privés d’occasions de jouer les hétéros, les pères de famille, les tombeurs et les machos.

Samuel Larochelle Samuel Larochelle
Collaboration spéciale

Le mois dernier, lors de la mise en ondes de la série Entre deux draps, le comédien et metteur en scène Maxime Carbonneau a critiqué sur Facebook le choix de la production de confier le rôle du couple gai à deux hétérosexuels, Antoine Pilon et Simon Pigeon, amis et colocataires dans la vie. Sa publication a suscité des commentaires d’une cinquantaine de professionnels du milieu. Il affirmait avoir lui-même auditionné avec Dany Boudreault, tout comme plusieurs couples d’acteurs gais, pour cette série diffusée les mercredis soirs sur Noovo. « Le milieu de la télé est rongé par une sourde homophobie depuis toujours, et si certains milieux s’assouplissent, celui-ci est en retard », écrivait-il dans son billet.

Pendant qu’aux États-Unis, de nombreux artistes militent pour que seuls des acteurs gais puissent jouer des personnages gais, aucun des comédiens québécois interviewés par La Presse ne fait une telle demande. « Je ne suis vraiment pas activiste pour qu’on instaure des lois rigides sur qui peut jouer quoi, dit Francis Ducharme, qu’on peut voir au petit écran dans Une autre histoire et Victor Lessard. Par contre, il faut montrer du doigt l’éléphant dans la pièce : quand les acteurs gais ne sont presque jamais considérés pour jouer les straights et que la plupart des rôles de gais sont joués par des hétéros, ça ne va pas ! »

Dany Boudreault, prolifique auteur et interprète de théâtre, souhaite lui aussi que tout le monde puisse tout jouer. « Cela dit, il y a souvent des injustices. Je dis ça sans amertume, car j’auditionne beaucoup. Mais quand je vois qu’on approche rarement les gais pour jouer les hétéros à la télé, contrairement au théâtre où il y a une plus grande liberté, ça exclut plusieurs acteurs d’une classe économique. En pandémie, c’est encore plus criant », dit le comédien qui a incarné Félix Tanguay dans Destinées.

Le metteur en scène René Richard Cyr affirme n’avoir jamais considéré l’orientation sexuelle d’un interprète pour l’engager. « À mon sens, un acteur peut tout jouer. Moi-même, j’ai été engagé pour jouer un caïd hétéro dans C’est comme ça que je t’aime et un gars qui pognait le cul des jeunes filles dans Yamaska. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

René Richard Cyr

Malgré tout, il a parfois mis en garde des acteurs sur les conséquences de vivre ouvertement leur homosexualité. « Il y a encore des préjugés, ajoute-t-il. Comme si, après qu’un interprète a affiché son homosexualité de manière publique, certains diffuseurs, producteurs, réalisateurs et directeurs de casting vont croire qu’il n’aura plus de crédibilité pour jouer un homme à femmes ou un père. Les décideurs sont encore coincés dans une image de ce que peuvent jouer les acteurs gais. »

La présidente de l’Union des artistes (UDA), Sophie Prégent, considère qu’il s’agit d’un enjeu bien réel. « À la Fédération internationale des acteurs [un regroupement de syndicats d’interprètes de différents pays], c’est une question qui revient constamment, dit-elle. Il y a quelques années, je me suis demandé pourquoi personne n’en parlait chez nous. J’ai posé la question autour de moi et on m’a regardée drôlement... Comme si ça n’existait pas. C’est un sujet délicat. Comme une omerta. »

Masculinité unidimensionnelle

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Nico Racicot

Selon Nico Racicot, connu pour son rôle du coloc du personnage de Céline Bonnier dans L’heure bleue, les décideurs (diffuseurs, producteurs, réalisateurs, directeurs de casting) ont également une vision étroite de la virilité. « Quand un rôle est décrit comme un macho, tombeur de femmes et bad boy, ils disent rechercher une énergie virile. Je peux jouer ça, mais ma virilité n’est pas nécessairement cette espèce de masculinité toxique puante qu’on nous impose dans la vie. »

Bien qu’il comprenne que son métier lui demande d’effacer certains aspects de sa personne pour jouer un rôle, Dany Boudreault a du mal à accepter qu’on ait cette attente surtout envers les comédiens gais et ceux qui correspondent à une l’image stéréotypée du « corps homosexuel » : mince, fin et élégant. « Les étudiants homosexuels se font dire de travailler leur masculinité, mais je ne crois pas que quelqu’un de plus bâti ou qui a une hétérosexualité stéréotypée se fait dire de travailler son élégance et sa délicatesse. Ce double standard est chiant. »

Il va plus loin en expliquant que les acteurs gais doivent être meilleurs que les autres pour ne pas être attaqués sur leur homosexualité.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Dany Boudreault

On en vient à développer des qualités compensatoires : on est plus drôle, on apprend nos textes sans faille, on a un souci de performance et un esprit de survie.

Dany Boudreault, auteur et interprète de théâtre

De son côté, Chad Vincent s’est fait dire à l’école de théâtre qu’il ne jouerait jamais parce qu’il paraissait « trop » gai. « Ça m’est resté en tête. Je n’ai plus osé postuler pour des premiers rôles si le personnage était hétéro. Je pourrais probablement le faire, mais c’est une situation dans laquelle je ne veux plus me mettre. »

Crédible en hétéro

Francis Ducharme fait partie des comédiens gais qui peuvent aisément « passer pour un hétérosexuel ». N’ayant pas subi de préjudices, il se sait toutefois privilégié. « Je vois plein de comédiens restreints dans ce qu’ils peuvent rêver de jouer. C’est rare, les gais qui jouent les pères de famille ou les amoureux hétéros. Je trouve ça injuste. C’est déjà un métier super instable, avec peu d’opportunités, alors si en plus tu te retrouves avec moins de chances pour auditionner, c’est frustrant. »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Francis Ducharme

Diplômé en interprétation depuis 11 ans, Maxime Carbonneau juge que les inégalités persistent. « Les acteurs hétéros peuvent auditionner pour tous les genres de rôles, que ceux-ci soient hétéros, homos et parfois même trans, dit-il. On les félicite toujours quand ils vont loin d’eux-mêmes. »

Ce qu’en pensent les décideurs

Directrice de casting depuis 16 ans et évoluant en télé depuis 1991, Nathalie Boutrie croit qu’aucun acteur n’est stigmatisé à cause de sa sexualité. « S’il y a un milieu avec une belle ouverture pour les différences, c’est bien le nôtre. Si tu es capable de jouer ce qu’on te demande, tu vas être engagé. »

Selon Sophie Parizeau, directrice générale en fiction chez Bell Média, le talent prime avant tout. « Noovo le prouve avec une diversité très présente à l’écran. Les comédiens gais ne doivent pas avoir peur de ne pas être engagés s’ils s’affichent. »

André Béraud, directeur des émissions dramatiques à Radio-Canada, jure qu’il ne s’attarde jamais à l’orientation sexuelle des interprètes. « Lorsqu’on veut attribuer un personnage très macho et qu’un comédien n’offre pas la performance qu’on recherche en audition, ça peut arriver à n’importe qui. J’ai l’impression qu’on est très démocratique. »

Des arguments que contredit Maxime Carbonneau.

Avec le même bassin d’acteurs québécois, comment ça se fait qu’il y ait autant d’acteurs homosexuels qui jouent au théâtre et si peu en télé ? Pour moi, la réponse est extrêmement claire, et ce n’est pas la faute au public.

Maxime Carbonneau, comédien et metteur en scène

Nathalie Boutrie évoque l’idée que les acteurs qui ne travaillent pas assez ont le réflexe de chercher une raison. « Je comprends l’équation qu’ils font dans leur tête, mais selon moi, c’est une mauvaise excuse. Ça se peut qu’ils ne travaillent pas à cause de leur âge, de leur physique, de ce qu’ils dégagent, de leur degré d’expérience ou de leur niveau de vedettariat. »

Sophie Prégent se dit à l’écoute de ce que les comédiens gais déplorent. « Si ça reflète la réalité, je suis outrée. Je ne peux pas croire qu’en 2021, on en soit encore là. On parle de l’accessibilité au travail la plus basique. On a une méchante pente à remonter. Il va falloir prendre le taureau par les cornes et poser les questions très ouvertement. »

L’an dernier, l’UDA prévoyait d’ailleurs de se pencher sur la question de la diversité LGBTQ+, mais la pandémie a forcé l’organisation à mettre à pied 50 % de son personnel et à reporter plusieurs dossiers. « Dès qu’on va sortir de la pandémie, on a l’intention de mettre en place un comité composé d’artistes de la communauté LGBTQ+, de documenter leurs réalités et d’établir un plan d’action », affirme Mme Prégent.

André Béraud promet lui aussi d’y réfléchir. « Ça peut sembler naïf, mais on n’en était pas conscient. Moi-même, je suis gai, et je pensais qu’on était plus loin que ça comme société. Cela dit, s’il y a cette inquiétude, je ne peux pas dire autre chose qu’elle est ressentie et valide, et qu’une fois conscientisé à ça, on va faire attention. »

Qu’en dit la production d’Entre deux draps ?

Avant de retenir Antoine Pilon et Simon Pigeon pour incarner le couple gai dans Entre deux draps, la production a auditionné des couples de comédiens gais, en plus de contacter des comédiennes lesbiennes, avec l’option d’adapter les textes pour un couple de femmes. « Environ 90 % de nos appels se sont avérés négatifs, car certains acteurs refusaient de jouer ça : il faut qu’ils livrent une partie de leur intimité, et ça ne leur plaisait pas. J’ai reçu des refus semblables chez les hétéros », indique le producteur de l’émission, Louis Morissette.

Directrice de casting sur le projet, Karel Quinn précise que le défi de trouver des duos de comédiens vivant sous le même toit s’ajoutait à la complexité de trouver des interprètes possédant le ton comique désiré. « Ça resserre l’étau énormément, dit-elle. Ce n’est pas vrai que tous les acteurs ont une aisance à jouer la comédie. Et quand on confirme de grands comiques comme Pier-Luc Funk et Karine Gonthier-Hyndman, ce sont de gros souliers à chausser pour le reste des comédiens à trouver. »

Sans oublier la préférence des diffuseurs pour les gros noms. « On a présélectionné cinq duos, gais ou hétéros, âgés de 24 à 34 ans, ajoute Louis Morissette. Ultimement, le diffuseur a fait son choix. J’étais d’accord. Par contre, je savais que c’était délicat. »

Karel Quinn avait néanmoins une hésitation en préproduction. « Je n’étais pas super à l’aise qu’on ouvre à la porte à des hétérosexuels pour jouer ce couple gai, surtout que le reste du casting était presque tous de vrais couples. »

Louis Morissette affirme que si les mesures sanitaires ne l’avaient pas forcé à chercher de véritables couples de comédiens, la situation aurait été différente. « Sans pandémie, j’ai la certitude à 100 % que j’aurais pu trouver des acteurs gais pour jouer ça. Il y en a plein de bons ! »

Cacher son homosexualité pour travailler

Plusieurs comédiens homosexuels cachent encore aujourd’hui leur orientation sexuelle, de peur de perdre des auditions ou d’être cantonnés dans les rôles de gais.


Pendant des années, Francis Ducharme s’est assuré de ne pas exposer son homosexualité. « Je pensais que ça me nuirait et que je serais identifié, comme s’il y avait quelque chose de mal à être identifié gai. C’est fou ! » À sa sortie de l’école de théâtre, au début des années 2000, il ne voyait aucun acteur gai qui jouait tant des hétérosexuels que des homosexuels. « J’avais l’impression d’être tout seul. Alors, je ne me suis pas affiché. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LAPRESSE

Francis Ducharme

Quand il jouait dans Grande Ourse, il cachait son homosexualité. Sur le plateau du film C. R. A. Z. Y, dont le personnage principal est gai, il a entendu un technicien faire un commentaire homophobe. « Je n’ai rien dit pour ne pas me dévoiler et m’enlever de chances. Aujourd’hui, j’espère que j’aurais le courage de lui dire que je suis gai, que ce qu’il vient de dire est dégueulasse et que ça n’a pas sa place. »

Nico Racicot a longtemps tenu sous silence son orientation sexuelle pour ne pas nuire à sa carrière.

Ma plus grande peur est de jouer des personnages gais et qu’on voie quelque chose en moi qui me catégoriserait comme un acteur qui peut seulement jouer ça. En fait, on est plusieurs à s’empêcher de jouer les rôles qu’on connaît le plus et qui pourraient nous faire rayonner.

Nico Racicot

Gabriel Cloutier Tremblay s’est fait dire après une audition de faire attention pour ne pas se trahir.

« Je devais analyser mon comportement afin de ne pas agir de sorte qu’on m’exclue des rôles hétéros. C’était en 2018, pas en 1995. » Il ajoute que plusieurs acteurs gais deviennent obsédés par ce que leur non-verbal peut révéler, devenant automatiquement moins spontanés et moins vrais.

Un handicap

Dans un monde qui carbure au vedettariat, cette réticence à s’afficher ouvertement peut également être un handicap. Nico Racicot affirme qu’en raison de leurs craintes, les comédiens gais ou queer parlent rarement de leur vie privée en entrevue et sur les réseaux sociaux, contrairement à plusieurs interprètes hétérosexuels qui affichent leurs amours. « C’est très puissant, des couples, sur un cover de magazine ou sur un tapis rouge. Nous, en tant que personnes queer, on va dans un gala tout seul, avec notre mère ou notre meilleure amie, plutôt qu’avec notre copain, pour éviter que toutes les questions portent sur notre sexualité. »

Pour sa part, René Richard Cyr a l’impression que la situation est en train d’évoluer. « Avant nous, toute une génération d’acteurs n’ont jamais dit qu’ils étaient gais. Le fait qu’on en parle aujourd’hui va déjà nous permettre de faire le point sur la situation. Les mentalités sont en train de changer pour le mieux, j’espère. »

Il y a quelques années, Francis Ducharme a décidé de ne plus se cacher. « Je n’ai pas fait de coming out public, mais je me permets maintenant de glisser un commentaire sur un chum en entrevue. En début de carrière, j’évitais la question. C’était comme mener une double vie. Aujourd’hui, c’est fini. Je me dis que si un jeune sort d’une école de théâtre en voyant une personne dans laquelle il peut se projeter, ça pourrait aider. »