Les beaux malaises reprend l’antenne à TVA, les mercredis à 21 h, après un hiatus de quatre ans. Martin Matte aborde à travers la fiction le thème de sa propre séparation, sur le fil du rasoir entre l’humour et le drame. Discussion sur la liberté d’expression.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi (M. C.) : Je viens de regarder le deuxième épisode des Beaux malaises et je me demande si tu avais déjà aussi bien négocié cette fine frontière entre le drame et l’humour.

Martin Matte (M. M) : C’est sûr qu’il y a quelque chose de différent dans l’écriture. J’ai 50 ans. On dirait que je me donne le droit d’aller là. J’ai souvent été dans le drame, dans mes spectacles de scène. Mais cette fois-ci, je me suis vraiment dit : « Fuck off. » Il y a eu une espèce de lâcher-prise dans l’écriture. J’écris ce que j’ai le goût d’écrire. Il y a aussi un épisode sur la violence conjugale. C’est un vrai défi de réussir à rendre ça drôle et de rire fort autour de sujets aussi sensibles.

M. C. : Tu n’avais pas peur de rater ton coup ?

M. M. : J’avais surtout peur de me répéter. C’est pour ça que Les beaux malaises se sont arrêtés après trois saisons. Quand est venue l’idée d’écrire sur la séparation, j’en ai parlé avec François Avard [son script-éditeur] et François Rozon [son producteur] et ils trouvaient que c’était un bon sujet à explorer. Mais je te dis ça très honnêtement, je pensais que ça ne se pouvait pas, arriver à accoter les trois autres saisons. Parce que je n’inventais plus une série à partir de rien. Finalement, grâce à ce lâcher-prise, je me suis mis à écrire autre chose. J’avais un terrain de jeu de mises en abyme. Je pouvais pousser les personnages plus loin. Je doute tout le temps. Je me suis questionné par exemple sur le personnage de Patrice Robitaille. Ce n’est pas quelqu’un qui évolue tant que ça…

M. C. : C’est le « mononcle » de la gang…

M. M. : Oui. Mais il est sans méchanceté. J’en connais des gens comme ça qui sont braqués sur leurs positions. Ils l’expriment moins parce que ça passe moins bien aujourd’hui. Ça « grafigne » quand le personnage de Pat s’exprime.

M. C. : C’est sûr qu’on l’entend et qu’on grimace. Parce que la société évolue, justement, et qu’il y a des choses qui ne se disent plus. Cela dit, c’est un discours qui existe, qui est même assez répandu, mais qu’on préfère ignorer pour toutes sortes de raisons. Tu avais cette volonté, en écrivant, de dire : il y en a des gars comme ça, on ne fera pas semblant qu’ils n’existent pas ?

M. M. : Absolument. Pat se fait aussi reprendre par ses chums qui, en même temps, se disent qu’il est comme ça et qu’il ne changera pas. Je n’ai pas d’ami comme lui, mais, dans ma grosse gang de gars, il s’en dit, des fois, des niaiseries. Ça existe et c’est drôle de le mettre en scène. C’est une question qu’on me pose souvent : est-ce que je me censure ? Quels sont mes critères de censure ? Je n’en ai pas ! Quand j’écris, j’espère que je serai appuyé par mon entourage, François Avard, François Rozon et les gens de TVA, qui ont été très pertinents dans leurs commentaires. Ils m’ont fait réfléchir. Un journaliste m’a demandé comment j’avais fait pour que certaines scènes passent. Comment j’avais négocié pour que TVA accepte de passer ça à 21 h. Il n’y a pas eu de négociations…

M. C. : Ça t’étonne comme question ?

M. M. : Je t’avoue que je ne sais pas quoi répondre quand on me pose ce genre de question. C’est correct que les gens ne trouvent pas ça drôle ou qu’ils trouvent que ça ne se dit pas, ce que j’écris. Ils ont le droit de ne pas aimer ça, mais pas de me faire enlever une scène ou de me dire de ne pas l’écrire. Pourquoi on a si peur ? Ce n’est pas la fin du monde, cette série-là ! C’est la vraie vie, c’est un peu heavy, ça « grafigne », il y a des malaises, il va y en avoir des pires. Mais ciboire, il me semble que c’est souhaitable de voir ça à la télé ! Que ce ne soit pas juste de l’humour bon enfant et formaté.

PHOTO VÉRO BONCOMPAGNI, FOURNIE PAR TVA

Martin Matte et Julie Le Breton dans une scène des Beaux malaises

M. C. : Est-ce qu’il y a une partie de toi, dans ta nature baveuse profonde, qui a envie de tester les eaux et les limites de ce que tu peux écrire ?

M. M. : Sûrement. C’est sûr. Et je ne sais pas pourquoi ! Je le découvre. Je te le dis en toute simplicité. Quand on me demande d’écrire un petit texte de deux minutes pour souligner un anniversaire, par exemple, je m’attelle pendant trois heures à trouver la pire affaire que je peux dire, mais qui va quand même passer. Mais pourquoi ? J’ai participé à un hommage à Julie Le Breton au théâtre. J’étais entre Michel Tremblay et Robert Lepage. Et j’ai vraiment dit des énormités, des choses dures et épouvantables, qui ont beaucoup fait rire. J’étais dans mon auto après et je me demandais : pourquoi ? Pourquoi il faut absolument que ce soit comme ça ? C’est sûr qu’en marchant constamment sur le fil, des fois, on met le pied à terre. Mais ma moyenne au bâton est bonne et, surtout — et c’est ma plus grande fierté —, il y a toujours au moins une très bonne scène dans chaque épisode.

M. C. : Pour revenir à cette époque qui semble avoir peur d’avoir peur — je pense à l’épisode de La petite vie retiré quelques jours par Radio-Canada —, trouves-tu que c’est vrai qu’on ne peut plus rien dire ? Je suis toujours méfiant quand on utilise cette expression-là…

M. M. : Je te dirais que sur les réseaux sociaux, effectivement, la tempête part très vite dès qu’on dit quelque chose. Personnellement, je veux encore croire que sur scène et à la télé, je peux dire ce que je veux. Des fois, les gens disent qu’ils ont eu carte blanche et ce n’est pas vrai. Moi, c’est vrai ! Et c’est vrai depuis le début. Je peux être heavy. Je vais écrire des choses et chez TVA, on va me dire qu’on pense que ça ne passera pas. Je réponds que moi, je trouve ça drôle et on me dit : « Même pour toi, on pense que ça ne passera pas. Ça pourrait te nuire ! » J’ai eu ces discussions-là avec TVA. Et ça finit toujours par : « Martin, si tu veux le faire, vas-y ! » Il y a des moments où je suis reparti pas gros dans mon char, mais ça a toujours passé. Je ne sais pas si la réaction à la diffusion va être différente d’il y a cinq ans. J’ose espérer qu’il n’y aura pas des débats et 4000 plaintes. Ça me déprimerait ! Je l’ai vécu un peu avec Maxi et cette pub que je trouvais bon enfant [la publicité, taxée de grossophobie, a été aussitôt retirée des ondes]. J’avais lu des articles sur le fait que le nombre de gens en surpoids avait doublé pendant la pandémie. En confinement, on mange plus ! Je riais de moi-même et de ma prise de poids. Ça n’allait pas plus loin. Je me suis fait accuser de détester les gros. Ben voyons donc !

M. C. : Mais tu le comprends ?

M. M. : Je comprends que Maxi l’a fait pour sa clientèle. Moi, je ne l’aurais pas retirée. Quand on m’a demandé si je voulais faire quelque chose pour m’excuser, j’ai refusé. Je suis désolé si ça a blessé des gens, mais moi, je trouve ça drôle. Ç’aurait été correct qu’on me dise : « On n’aime pas ça, faites attention, ça peut blesser. » On aurait grandi ensemble là-dedans et j’aurais fait plus attention à ma façon d’écrire à l’avenir. Mais de là à dire : « Vous enlevez ça immédiatement et vous vous excusez », moi, c’est quelque chose qui m’horripile ! Je souhaite fort qu’on puisse passer la saison sans ce genre de débat. J’espère que je ne me trompe pas.

M. C. : C’est sûr que, toi comme moi, nous sommes en quelque sorte l’incarnation du privilège dont on parle beaucoup ces temps-ci. Toi encore plus, parce que tu es riche ! Des gars blancs, hétéros, d’environ 50 ans, qui ont des tribunes de choix pour dire pas mal tout ce qu’ils pensent. C’est vrai qu’il y a plein de gens qui n’ont pas ce privilège…

M. M. : Oui. [Pause.] C’est la fin de ta question ?

M. C. : La question, c’est : devant ce constat-là, on fait quoi ?

M. M. : On ne s’excusera pas d’être nous-mêmes ! J’ai souvent eu ces discussions avec ma blonde et avec des amis. Dès le premier meeting des Beaux malaises, j’ai dit : « On vit quelque chose en ce moment. Il se passe quelque chose. Il y a une porte ouverte à la diversité et on va essayer de faire notre part. » Robin [Aubert, le réalisateur] était content que je dise ça. Il reste qu’à la base, dans Les beaux malaises, il y a moi, ma famille et mes deux amis qui sont blancs. Ce sont les personnages principaux. Je ne veux pas divulguer ce qui va arriver, mais la question de la diversité, on l’a abordée comme on a pu, à notre façon. Le premier pas, c’est d’en être conscient. J’ai changé des gags cette année en pensant à ça. J’ai écrit en me disant : « Va ailleurs, évite le cliché ! » Et je pense que c’est encore plus drôle. Ça m’a poussé, je le souhaite, à être plus fin et plus intelligent. Ce que tu dis sur le privilège, je fais juste l’avoir en tête, mais t’as raison que je n’y ai pas pensé pendant les trois premières saisons. Je ne pensais pas à ça. Comme tout le monde, j’ai vu le Bye bye et j’ai trouvé ça rafraîchissant de voir autant de diversité à l’écran. Lupin aussi avec Omar Sy qui est un hit mondial. Il se passe quelque chose. Il y a une place qui se prend. C’est la même chose pour les femmes en cinéma et en télé. Mais dans le contexte des Beaux malaises, il y a aussi des limites. On verra si on se reparle dans deux semaines parce que l’émission a été retirée des ondes. Tu pourras me demander : « Pis ? Comment tu vis avec le scandale ? » [Rires]