« Si tu es le grand arbre, nous sommes la petite hache prête à t’abattre », chantait le mythique reggaeman Bob Marley sur Small Axe, en 1973. C’est au grand arbre de l’injustice que s’attaque l’artiste britannique Steve McQueen dans sa série de cinq films du même nom, offerte depuis décembre sur la plateforme Amazon Prime Video.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

On a parlé et reparlé de racisme systémique ces derniers mois. Pour certains, le concept semble toujours aussi difficile à cerner. Pour en saisir toutes les subtilités, il n’y a d’œuvre plus évocatrice, plus éloquente et plus engageante que ce brillant réquisitoire du cinéaste de Twelve Years a Slave, d’Hunger et de Shame.

Small Axe, dédié à la mémoire de George Floyd, est un tour de force formel. Une œuvre riche et inspirée, instructive et diversifiée, révoltante et émouvante, sur le sort des communautés immigrantes afro-caribéennes à Londres dans les années 60, 70 et 80.

Steve McQueen, dont les parents sont originaires des anciennes colonies britanniques de la Grenade et de Trinité-et-Tobago, n’avait encore jamais abordé un récit aussi proche de lui. Une histoire que les manuels scolaires n’ont pas retenue, encore moins en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis, semble-t-il.

Les parcours de Jamaïcains, de Barbadiens, de Grenadiens, de Trinidadiens ou de Bahamiens qui ont migré à Londres dans les années 50 et 60 en quête d’une vie meilleure, et qui ont subi le racisme, le harcèlement, la brutalité policière et les préjugés conscients et inconscients du système judiciaire. Des histoires d’exactions qui n’ont jamais été racontées et auxquelles Steve McQueen a voulu rendre justice, afin qu’elles ne soient pas oubliées.

PHOTO GREGORIO BORGIA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le cinéaste Steve McQueen, lors de la présentation de Red, White and Blue, de sa série Small Axe, à Rome en octobre dernier

Depuis plus de 10 ans, le cinéaste de 51 ans mûrissait ce projet ambitieux de fresque historique, qu’il a scénarisée, réalisée et produite pour la BBC. Une histoire méconnue racontée à travers les épreuves de personnages réels ou fictifs, que McQueen a créés d’après des gens qu’il connaît (à commencer par lui-même).

L’artiste, qui est né à Londres, a réalisé une centaine d’entrevues dans la communauté afro-caribéenne londonienne pour rendre compte le plus fidèlement possible à l’écran de la réalité de ce que des gens de sa génération et de celle de ses parents ont vécu.

Sélectionnée au dernier Festival de Cannes, où Steve McQueen a remporté en 2008 la Caméra d’or du meilleur premier long métrage pour Hunger, Small Axe a été désigné meilleur film de 2020 par l’Association des critiques de cinéma de Los Angeles.

Est-ce un film, une série de films ou une série télé ? Cela importe peu. Cette collection de cinq films singuliers de 70 minutes à 2 heures, qui n’ont aucun lien entre eux sinon de se dérouler dans la même communauté à Londres, est unique en son genre. Une œuvre qui s’offre en toile d’une époque, avec la signature particulière – de longs plans qui s’attardent sur des personnages et des situations – d’un artiste hors normes. Survol en cinq parties de la « série de l’année » (et gare aux divulgâcheurs).

PHOTO DES WILLIE, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Letitia Wright et Malachi Kirby interprètent les personnages d’Altheia Jones-LeCointe et de Darcus Howe dans le film Mangrove.

1. Mangrove

La saga judiciaire qu’a vécue Frank Crichlow, restaurateur victime de racisme institutionnel, a inspiré ce film judiciaire qui fait écho au récent The Trial of the Chicago Seven d’Aaron Sorkin. Le restaurant de Crichlow, le Mangrove, est devenu malgré lui le quartier général de la communauté caribéenne de Notting Hill, quartier de Londres qui s’est depuis embourgeoisé, et la cible de constantes attaques policières. En 1971, neuf personnes (les « Mangrove Nine »), dont Frank Crichlow et quelques membres influents des Black Panthers britanniques, ont été accusées d’avoir troublé l’ordre à l’occasion d’une manifestation contre la brutalité policière. Leur procès a permis, pour la première fois, qu’un tribunal reconnaisse le racisme dans la police anglaise.

2. Lovers Rock

Sans doute le film de la série dont on a le plus parlé, Lovers Rock est un magnifique poème visuel et sonore. Un film impressionniste d’ambiances et d’atmosphères, d’amour et de séduction, mais aussi de dangers qui guettent. Une transe hypnotique d’un peu plus d’une heure, mettant en scène de jeunes gens qui tentent d’oublier leurs soucis pour une nuit – ou exorcisent les injustices qu’ils subissent –, en écoutant la musique de DJ dans une soirée privée, à une époque où les Noirs n’étaient pas tous les bienvenus dans les discothèques des Swinging Sixties. Une œuvre brute et sensuelle, filmée au plus près de ses personnages.

3. Red, White and Blue

Leroy Logan, fils d’un immigrant jamaïcain victime de la brutalité policière, travaillait comme biologiste dans un laboratoire lorsqu’il a décidé, au début des années 80, de devenir policier. Il rêvait depuis longtemps de travailler sur le terrain, afin de tenter de changer le corps policier de l’intérieur. Logan (l’excellent John Boyega, vu dans les plus récents épisodes de Star Wars) réussit avec brio l’école de police, mais est tout sauf bien accueilli dans le milieu policier, gangrené par le racisme, et est reçu en traître dans sa propre communauté. Sans compter son père, heurté jusque dans sa chair par son changement de carrière. À se demander ce qu’il est allé faire là…

4. Alex Wheatle

Alex Wheatle, aussi inspiré d’une histoire vraie, relate le parcours d’un jeune homme maltraité depuis l’enfance, abandonné par ses parents, ballotté de foyer d’accueil en foyer d’accueil, qui se retrouve en prison après avoir participé à l’émeute de Brixton, dans le sud de Londres, en 1981. Sans ressources, empêtré dans la petite délinquance, il trouve le salut dans la lecture, après avoir rencontré un rasta derrière les barreaux, devenu une sorte de figure paternelle. Depuis, Wheatle est devenu un auteur jeunesse à succès.

5. Education

Un brillant garçon qui rêve de devenir astronaute et adore dessiner souffre de problèmes d’apprentissage. Il n’arrive pas à lire, alors qu’il a plus de 10 ans. Plutôt que de l’aider, le système scolaire britannique l’envoie dans une « école spéciale », service de garde pour élèves considérés comme sous-doués, où personne ne le prend en charge. Des militantes éveillent sa mère à la surreprésentation des élèves caribéens dans ces « écoles », destinées à former une main-d’œuvre non qualifiée, ainsi qu’aux résultats faussés de tests de QI conçus de manière à avantager la majorité blanche. Campé au début des années 70, Education est le plus émouvant et autobiographique des films de la série de Steve McQueen, que l’on a tenté de dissuader de devenir artiste dans sa jeunesse. En 1999, il a remporté le prestigieux Turner Prize pour ses installations vidéo d’art contemporain.