Prise de température à l’entrée du poste de police, panneaux de plexiglas dans les tribunaux, personnel soignant atteint de la COVID-19, hostilité envers les policiers… Des séries télé américaines sont devenues le miroir des évènements qui ont bouleversé les derniers mois aux États-Unis, se collant plus que jamais à l’actualité, alors que scénaristes et acteurs font preuve d’un engagement inédit.

Publié le 22 janv. 2021
Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

« Je veux juste que cette année se termine. 

– Espérons que la nouvelle soit meilleure… »

Le 7 janvier dernier, c’était sur ces phrases prononcées par le personnage d’Olivia Benson et son fils que s’amorçait le premier épisode de l’année de Law and Order – Special Victims Unit, mère et fils reflétant devant un Times Square désert l’état d’esprit de pratiquement toute la planète à la veille de la nouvelle année.

  • L’acteur Peter Scanavino fait prendre sa température dans une scène de Law and Order – Special Victims Unit.

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE LAW AND ORDER – SPECIAL VICTIMS UNIT

    L’acteur Peter Scanavino fait prendre sa température dans une scène de Law and Order – Special Victims Unit.

  • Ice-T et Jamie Gray Hyder, acteurs deLaw and Order – Special Victims Unit

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE LAW AND ORDER – SPECIAL VICTIMS UNIT

    Ice-T et Jamie Gray Hyder, acteurs deLaw and Order – Special Victims Unit

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Au cours des derniers mois, bon nombre de séries américaines se sont directement inspirées des évènements de l’actualité pour immortaliser une nouvelle saison marquée par une panoplie de contraintes sanitaires et un climat social hautement tendu.

Outre Law and Order – Special Victims Unit, des émissions comme Grey’s Anatomy, Chicago Med, The Good Doctor, The Resident, Station 19, This Is Us – pour ne nommer que celles-là – ont choisi de dépeindre le quotidien de policiers, de médecins, de pompiers et d’habitants ordinaires forcés de composer avec la maladie, la quarantaine, la distanciation physique, les interdits, la peur, la méfiance…

Ainsi, les téléspectateurs ont eu droit à des épisodes où des policiers réprimandent des témoins qui ne respectent pas la distanciation ou ne portent pas de couvre-visage, où des personnes fréquentent des speakeasys en plein confinement ou des colocataires se disputent sur la question du respect des mesures sanitaires.

D’autres émissions, comme la sitcom The Conners ou la comédie dramatique Shameless, abordent notamment la pandémie en montrant les répercussions économiques et l’effet des mesures de confinement sur la classe ouvrière, note Stéfany Boisvert, professeure à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal. Des séries qui, selon elle, ont toujours été préoccupées par le fait d’afficher leur proximité avec les gens.

PHOTO FOURNIE PAR STÉFANY BOISVERT

Stéfany Boisvert, professeure à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal

Ce qui fait la popularité de séries comme Law and Order – Special Victims Unit, c’est justement leur côté ripped from the headlines (arraché des manchettes), estime Martin Winckler, médecin et écrivain, auteur de plusieurs essais sur les séries américaines, dont Les miroirs de la vie – Histoire des séries américaines.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Martin Winckler, médecin et auteur de plusieurs essais sur les séries américaines

Les téléséries sont le reflet du monde dans lequel on vit. Ainsi, elles permettent un regard à la fois proche et distancié. Elles ne nous donnent pas la solution, la réponse ; elles nous disent : voilà comment on peut penser les choses autrement.

Martin Winckler, médecin et auteur de plusieurs essais sur les séries américaines

Mais il y aurait aussi une volonté politique de la part des scénaristes d’aborder certains sujets, à son avis. « Il faut se rappeler que Hollywood vote à 95 % démocrate. Donc, des discours anti-Trump, des discours critiques sur la gestion de la pandémie, sur les gens qui ne portent pas de masque… forcément, il y en a, parce qu’il y a un engagement des scénaristes. C’est inévitable à la fois en tant que matériau et en tant que statement. »

De la télé engagée

Cet engagement est d’ailleurs loin d’être passé inaperçu. Les scénaristes – et les acteurs – de ces émissions diffusées à des heures de grande écoute ont utilisé toutes les tribunes à leur disposition pour faire passer leurs messages.

Le scénariste et producteur de Law and Order – Special Victims Unit Warren Leight est même allé jusqu’à annoncer sur Twitter que l’émission allait tenter de donner des rôles à tous les acteurs de Broadway qui sont sans emploi depuis mars 2020.

SAISIE D’ÉCRAN DU COMPTE DE WARREN LEIGHT

Du côté des séries médicales, Stéfany Boisvert rappelle que la productrice déléguée de Grey’s Anatomy, Krista Vernoff, a dit dans plusieurs entrevues qu’elle avait une responsabilité à l’égard du personnel soignant.

Le scénariste et réalisateur canadien David Shore, créateur de la série The Good Doctor, a quant à lui déclaré au réseau CBC qu’il avait non seulement une occasion énorme de divertir avec l’émission, mais aussi, espère-t-il, la possibilité « d’informer, d’ouvrir quelques yeux et d’amener les gens à réfléchir à certaines choses un peu différemment ».

Les photos d’acteurs masqués ont par ailleurs pullulé sur les réseaux sociaux, que ce soit sous forme d’égoportraits ou de clichés pris lors des tournages.

Les acteurs Ellen Pompeo et Giacomo Gianniotti ont notamment publié sur Instagram une photo où ils portent fièrement un masque, accompagnée d’un commentaire où ils dédient cette 17e saison de l’émission à la communauté médicale (envers qui ils disent « avoir une dette à vie »), ainsi qu’à tous les travailleurs de la santé qui ont succombé à la COVID-19 et à ceux qui sont encore au front.

Les créateurs et les acteurs derrière ces séries semblent beaucoup vouloir mettre de l’avant cette utilité sociale de la télé, son rôle de sensibilisation par rapport à des enjeux sociaux et sanitaires, la dimension pédagogique et la fonction de conscientisation pour le vivre-ensemble que permet la télévision en tant que média de masse.

Stéfany Boisvert, professeure à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal

Si la pandémie et les bouleversements sociaux qui ont marqué les derniers mois aux États-Unis ont fourni aux créateurs de séries télé quantité d’histoires à raconter, Stéfany Boisvert est certaine que des évènements « aussi perturbateurs et d’une telle ampleur » auront également un effet à long terme sur les pratiques créatives.

Des évènements perturbateurs, justement, l’actualité récente n’a pas fini d’en produire. Ainsi, Martin Winckler ne serait pas surpris que des scénaristes travaillent déjà à l’écriture d’épisodes mettant en scène… l’assaut contre le Capitole, survenu le 6 janvier dernier. À suivre.