Toutes les deux semaines, La Presse convie des créateurs chevronnés à nous parler de leur amour de la télévision. Et des nouveaux défis de la création télévisuelle. Aujourd’hui, Sophie Lorain.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Sophie Lorain est une enfant bénie de la télévision québécoise. De Fortier à Plan B, en passant par Omertà et Au secours de Béatrice, la comédienne a été devant (et derrière) la caméra des plus grands succès du petit écran ces dernières décennies.

Vous touchez à plusieurs sphères du métier : actrice, réalisatrice, scénariste et productrice. Est-ce que Sophie Lorain préfère être devant ou derrière la caméra  ?

J’ai une double réponse à cette question. Je n’aime pas tellement me voir à l’écran ; par contre, j’aime beaucoup jouer. Si je ne joue pas dans une série télé, ça ne me manque pas. Car les raisons pour lesquelles je choisis de m’impliquer dans un projet (le réaliser ou juste le produire) vont autant m’intéresser.

Et pourquoi n’aimez-vous pas vous voir à l’écran ?

Parce que je suis très dure avec moi. Je me tape sur les nerfs ! Je vois seulement mes travers. Je pense à ce que j’aurais pu modifier dans mon jeu... mais c’est trop tard. Mais je ne suis pas la seule : c’est commun chez les artisans de la télévision (et du cinéma). Et dans tous les corps de métier. Les gens sont, de prime abord, assez critiques face à leur travail. Quand on voit pour la première fois le résultat, on n’a souvent pas le recul nécessaire pour apprécier notre travail.

PHOTO FOURNIE PAR TVA

Sophie Lorain dans la série Au secours de Béatrice, qui a été diffusée de septembre 2014 à mars 2018

Selon vous, est-ce que les nouvelles plateformes d’écoute en continu et la webdiffusion vont tuer le cinéma en salle, comme on l’a connu depuis 125 ans  ?

Hélas... je dirais oui. Pour plusieurs raisons. La télévision a donné un sérieux coup de barre au cinéma, il y a une dizaine d’années. Avec des fictions comme Sherlock, mettant en vedette Benedict Cumberbatch, ou la série danoise Borgen ; elles ont toutes deux connu un succès mondial. En Angleterre et au Danemark, le milieu s’est donné les outils pour sortir du marché national. Ces pays ont créé de nouvelles séries modernes, très bien écrites, d’une facture internationale. Le milieu du cinéma a un travail d’introspection à faire. Si on veut garder les salles ouvertes, on devra repenser le système, le fonctionnement de l’industrie du cinéma. Entre les majors, qui font un peu n’importe quoi, et les films alambiqués, les vues de l’esprit de cinéastes qui ont perdu le sens de raconter une histoire, le cinéma doit trouver son juste milieu.

Vous faites partie du paysage télévisuel québécois depuis 40 ans, depuis Chez Denise, une comédie écrite par votre mère, Denise Filiatrault… Qu’est-ce qui a le plus changé en télévision depuis vos débuts  ?

Ah, mon Dieu, TOUT ! Depuis 20, 30 ans, la création télévisuelle a connu bien des bouleversements : l’écriture, le jeu, la technologie, la légèreté des équipements, la logistique de travail, les codes narratifs (le story telling), etc. Avec les nouvelles plateformes, on ne regarde plus la télévision comme avant. Un auteur ne peut plus étirer la sauce. Tout est plus rapide, elliptique, les scénarios ont des rebondissements toutes les cinq minutes. Un autre important changement en télé, c’est la reconnaissance des auteurs et des réalisateurs ; surtout des autrices et des réalisatrices. Rappelons-nous qu’au début de sa carrière, Janette Bertrand ne pouvait pas signer un téléroman de son nom, parce qu’elle était une femme ! Elle devait ajouter le nom de son mari, même si elle l’écrivait seule.

Quels sont vos plus récents coups de cœur télévisuels ici et ailleurs ?

À l’étranger, Giri/Haji (qui veut dire devoir et honte en japonais). Une série du Britannique Joe Barton qui propose un vrai mélange des genres : drame et manga, polar « british » et thriller de mafia japonaise, etc. C’est innovateur, émouvant, avec un scénario bien ficelé, et une intrigue sentimentale. J’ai aussi adoré l’an dernier la minisérie Unbelievable. Les nouvelles saisons de la série canadienne Schitt’s Creek avec Eugene et Dan Levy sont aussi un coup de cœur. Et The Queen’s Gambit (Le jeu de la dame). C’est l’exemple parfait d’une série populaire qui sort des sentiers battus. Qui suivons-nous dans cette série ? Une héroïne qui joue aux échecs pendant sept épisodes... Ça pourrait être rébarbatif. Or, le personnage est original, riche, complexe. Et cette jeune femme évolue dans un monde exclusivement masculin dans les années 1960.

Au Québec, j’ai beaucoup aimé Lâcher prise, une série très bien écrite, bien construite, d’Isabelle Langlois. C’est dur de faire de la comédie légère avec de la profondeur. Lâcher prise est drôle, sans tomber dans la caricature. Il y a aussi Faits divers, une série que je trouve excellente à bien des égards. C’est bien écrit par la scénariste Joanne Arseneau qui a fait une super job ! Elle est très bien servie à la réalisation par Stéphane Lapointe et la distribution est excellente. Il en va de même pour la série La faille que j’ai bien aimée.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Plateau de tournage de la série Plan B. Les acteurs Émi Chicoine, Lévi Doré, Luc Guérin et Sophie Lorain, le 16 juillet 2018.

Quelles sont vos sources d’inspiration  ? Tous pays et genres confondus…

Il va falloir que je me lève de bonne heure pour m’inspirer de séries d’ailleurs, comme The Crown, qui est produite avec un budget énorme ! Mais si on veut jouer dans la cour des grands, il va falloir être moins frileux et traditionnel au Québec. Le milieu de la télévision ne doit pas avoir peur de brasser la cage. On doit investir davantage dans le contenu, mais aussi faire des choix judicieux, en aidant des créations qui peuvent sortir du Québec... Quitte à moins produire de séries. La Norvège et le Danemark l’ont fait, par exemple, en pariant sur des séries de qualité sans saturer leur marché. Ils ont fait les bons choix. Et pour moi, s’ouvrir à l’international, ce n’est pas uniquement vendre nos séries pour des remakes. Par exemple, Plan B, je trouve que c’est une série qui peut être diffusée à l’étranger dans sa forme originale. Aujourd’hui, avec Netflix et les nouvelles plateformes dans le monde, il n’y a plus de barrière de langues ni de frontières. Il faut penser notre télévision universellement.

Deux projets (télé) de Sophie Lorain en 2021

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Sophie Lorain

Portrait-robot

Un nouveau thriller policier réalisé par Alexis Durand-Brault. Sophie Lorain y joue aux côtés de Rachel Graton et de Rémy Girard, entre autres. La série est produite par sa boîte, ALSO Productions, qu’elle dirige avec Alexis Durand-Brault, en collaboration avec Québecor Contenu. Diffusion au printemps 2021 sur Club illico.

Sortez-moi de moi

Une série originale écrite par Sophie Lorain et Alexis Durand-Brault. La comédienne jouera aussi aux côtés de Pascale Bussières, Vincent Leclerc, Bruno Marcil et Émile Proulx-Cloutier. Cette série nous transportera dans l’univers de la santé mentale « avec un point de vue unique et bienveillant ». On suivra la Dre Justine Mathieu (Bussières) qui développera une relation secrète avec un patient. Diffusée sur Crave à une date à annoncer en 2021.