En trois semaines, les émissions L’école à la maison et Les suppléants sont devenus un rendez-vous quotidien pour nombre de jeunes Québécois – un tiers d’entre eux sont à l’écoute, se réjouit Télé-Québec. Lumière sur ces émissions créées dans l’urgence et tournées dans des circonstances hors du commun.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Quand Pier-Luc Funk franchit le seuil des bureaux de Trio Orange, dans Hochelaga-Maisonneuve, une « préposée à la désinfection » l’attend. Elle dirige un thermomètre vers son front — 35,9 °C, c’est bon — puis lui asperge du désinfectant dans le creux des mains. 

« On n’ira pas de main morte sur le Purell », nous lance Pier-Luc Funk sur FaceTime, en se frottant vigoureusement (et théâtralement) les mains et les avant-bras.

Pier-Luc Funk a l’habitude des tournages. Mais le tournage des Suppléants, cette nouvelle quotidienne de Télé-Québec destinée aux adolescents et créée dans la foulée de la fermeture des écoles au Québec, n’a pas grand-chose d’habituel.

Après cette première étape, l’animateur se dirige dans la « pièce de désinfection ». Il mettra tous ses vêtements dans un bac de plastique à son nom (après avoir fermé l’appel FaceTime, bien sûr), se désinfectera à nouveau les mains, puis passera dans une autre pièce où il pourra enfiler un peignoir en attendant le tournage.

Sur le plateau, rien d’habituel non plus.

La Presse a pu assister jeudi à la rencontre Zoom organisée pendant le tournage des séries Les suppléants (13-17 ans) et L’école à la maison (6-12 ans), deux émissions jeunesse créées à toute vitesse pour stimuler la curiosité des élèves et les aider à maintenir leurs acquis en classe.

  • Lucie Léger, consultante à la direction des programmes jeunesse et famille de Télé-Québec, Micheline Sylvestre, productrice au contenu, et Pascale Morin, productrice déléguée, assistent au tournage de L’école à la maison sur la plateforme Zoom.

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    Lucie Léger, consultante à la direction des programmes jeunesse et famille de Télé-Québec, Micheline Sylvestre, productrice au contenu, et Pascale Morin, productrice déléguée, assistent au tournage de L’école à la maison sur la plateforme Zoom.

  • Hélène Girard, productrice au contenu, et Pascale Morin, productrice déléguée, assistent au tournage des Suppléants sur la plateforme Zoom.

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    Hélène Girard, productrice au contenu, et Pascale Morin, productrice déléguée, assistent au tournage des Suppléants sur la plateforme Zoom.

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Des membres de la production et de Télé-Québec organisent ces rencontres virtuelles pour limiter le nombre de personnes présentes sur le plateau.

Anaïs Favron, qui coanime L’école à la maison, était la première à tourner ce jour-là.

« Habituellement, quand tu animes sur un plateau, quelqu’un vient te faire des retouches maquillage, des gens viennent te parler, nous dit Anaïs Favron sur FaceTime. Là, le réalisateur te parle dans une oreillette d’une autre salle. Il faut aussi que tu t’en ailles quand on vient déplacer le décor. Tout est un peu compliqué ! »

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Anaïs Favron, coanimatrice de L’école à la maison, sur FaceTime

Et les rapports humains… Tout le monde est loin, a des gants et des masques. L’ambiance est bien bizarre !

Anaïs Favron, coanimatrice de L’école à la maison

Conception rapide

La conception éclair de L’école à la maison et des Suppléants revêt elle aussi un côté exceptionnel.

Quand la situation au Québec a commencé à s’aggraver, la société Trio Orange (qui produit déjà l’émission jeunesse Cochon Dingue) a manifesté son intérêt de produire des émissions pour répondre au besoin de Télé-Québec et du gouvernement du Québec.

Trio Orange a démarré la machine le 30 mars. Les premiers épisodes ont été diffusés le 13 avril.

Non, créer deux émissions en deux semaines, « ce n’est pas normal », convient la productrice Julie Lavallée en riant. Habituellement, dit-elle, les phases de développement des projets se déploient sur quatre à six mois. Elle attribue la réussite des deux émissions à la qualité de l’équipe.

Ce qui était incontournable, c’était de mettre en lumière le travail des enseignants.

Julie Lavallée, productrice

Dans L’école à la maison, de vrais enseignants animent les capsules pédagogiques, qu’ils écrivent avec l’aide d’un recherchiste et d’un idéateur. Soutenus par un réalisateur qui les guide à distance, les enseignants se filment eux-mêmes, « surtout avec leur téléphone », explique Julie Lavallée. Le montage est fait par des professionnels.

Dans Les suppléants, ce sont des artistes appréciés des ados qui animent les capsules révisions pédagogiques, mais ils sont appuyés par des enseignants, indique Julie Lavallée.

Patrick Charland, professeur au département de didactique de l’UQAM, fait le suivi global des deux émissions. Il s’est porté volontaire après avoir appris que la production cherchait des enseignants pour l’émission. Il est bien placé pour le faire : son rôle comme professeur est de former à l’égard des programmes de formation au Québec.

De chez lui, à Sainte-Julie, Patrick Charland veille en outre à ce que les capsules touchent un large éventail de notions et que le ton des artistes dans Les suppléants soit bon, « sans tomber dans la caricature ».

Ça a été élaboré en vitesse, presque en catastrophe. Les gens travaillent fort, souvent de 6 h du matin à minuit le soir. Et au final, je pense qu’avec l’équipe qu’on a, on est capables de produire un contenu de qualité qui est rigoureusement conforme au programme d’études.

Patrick Charland, professeur au département de didactique de l’UQAM

Non, dit-il, les émissions ne remplacent pas l’école, mais elles peuvent néanmoins contribuer à consolider les apprentissages et à garder les jeunes cerveaux actifs. Les capsules pourront devenir un outil précieux pour les enseignants une fois toute cette crise derrière nous, souligne Patrick Charland.

Ça se sent dans la voix des animateurs : ils travaillent dans l’urgence (les textes arrivent la veille au soir du tournage), mais ils ont le sentiment de faire œuvre utile. Chaque semaine, ce sont 450 000 jeunes qui écoutent L’école à la maison ou Les suppléants, selon les chiffres de Numeris fournis par Télé-Québec.

« Sur le coup, je me suis dit que c’était le fun, que ce serait utile, mais en le faisant, avec tous les messages d’enfants et de parents qu’on reçoit… c’est comme si on avait répondu à un besoin. Je ne m’attendais pas à autant que ça », dit l’animatrice Anaïs Favron, qui confie avoir la larme à l’œil chaque jour en regardant les photos et les messages que les enfants lui envoient. « C’est comme si la vie continuait ; on est un tout, on est ensemble », dit-elle.

Pier-Luc Funk est aussi heureux d’avoir troqué la fiction contre l’animation le temps d’une pandémie. « Les infirmières et les préposées vont au combat et font de leur mieux avec les compétences qu’elles ont, dit-il. Qu’est-ce que moi je peux faire avec mes compétences pour aider à la situation ? Animer une émission qui donne de la matière aux élèves qui n’ont plus accès à l’école. »

L’école à la maison, animée en alternance par Anaïs Favron et Pascal Morissette, est diffusée du lundi au vendredi à 10 h 30 sur les ondes de Télé-Québec.

Les suppléants, animée par Pier-Luc Funk et Catherine Brunet, est diffusée du lundi au vendredi à 15 h 30.

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