Chaque jour, le premier ministre, François Legault, accompagné du directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, et, habituellement, de la ministre de la Santé, Danielle McCann, s’adresse aux Québécois. Un point de presse très suivi — et rebaptisé District 13 h par notre collègue Hugo Dumas — qui est un modèle de communication publique. Statistiques, remerciements, message du jour… Chaque phrase a un objectif très précis. Nous avons demandé à trois spécialistes de la communication d’analyser celui de mardi.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

« Bonjour, tout le monde. Je vais commencer d’abord par le bilan de la dernière journée. On a malheureusement 6 nouveaux décès, donc, un total de 31. Donc, évidemment, j’offre mes condoléances à la famille et aux proches de ces victimes. Ce n’est pas des statistiques, c’est des vraies personnes… »

— François Legault

Tous les jours, le premier ministre du Québec amorce son point de presse de la même façon, et celui de mardi ne faisait pas exception : d’abord le nombre de décès, puis le nombre d’hospitalisations suivi du nombre de personnes aux soins intensifs.

Nos trois experts ont souligné à quel point cette structure était efficace et rassurante. Le décor de la salle Evelyn-Dumas, à l’Assemblée nationale, avec son fond noir et sa rangée de drapeaux, est sobre et solennel. Le premier ministre Legault livre le message principal, ses collègues répondent aux questions plus pointues. « Le point de presse quotidien est devenu un point de repère auquel on s’accroche, souligne Bernard Motulsky, professeur de communication à l’UQAM. Le fait qu’il annonce les chiffres à 13 h plutôt que de les dévoiler plus tôt dans la journée rend son point de presse incontournable. On a besoin de notre dose quotidienne. »

PHOTO FOURNIE PAR BERNARD MOTULSKY

Bernard Motulsky, professeur de communication à l’UQAM

C’est un point de contact que nous écoutons avec l’impression de communier avec les autres qui sont prisonniers comme nous. On peut en parler après. Cette idée de rassemblement, c’est très québécois.

Bernard Motulsky

Nous préparer au pire

Rien n’est laissé au hasard dans le contenu de ces rencontres de presse : depuis le début, il est clair que François Legault et son équipe nous préparent à la gravité de la situation, notent les trois experts. « Ils sont toujours en train de gérer nos attentes, note Marie-Josée Gagnon, présidente fondatrice de Casacom. M. Legault l’a dit dès le tout premier point de presse : ça va durer des mois. Ensuite, chaque jour, il nous emmène sur une nouvelle piste. Quand on est attentif, on peut prédire ce qui s’en vient. On prépare les esprits. »

« Chaque message annonce une nouvelle restriction à mesure qu’on avance », renchérit Arnaud Granata, président du Groupe Infopresse. 

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Arnaud Granata, président du Groupe Infopresse

L’équilibre est fragile : il faut montrer que la situation est préoccupante, mais que les mesures donnent des résultats. Mardi, quand on a parlé des problèmes d’équipement médical, on a préparé la population à cette réalité.

Arnaud Granata

M. Granata, qu’on peut également voir à l’émission Dans les médias sur Télé-Québec, estime toutefois que l’équipe de François Legault contrôle le message. « Ils répondent à des questions avant même que les journalistes les posent, dit-il. Ils voient venir, contrairement à ce que j’observe en France par exemple, où le président Macron est moins présent et davantage sur la défensive. »

Bernard Motulsky observe en outre que les réponses courtes livrées par François Legault, qui ne s’énerve jamais, évitent la confrontation. « Il est toujours calme et son équipe semble avoir évalué d’où pouvaient venir les questions embêtantes, car on a toujours des réponses. La cohérence des messages entre les points de presse fédéral et provincial renforce l’impression qu’ils savent ce qu’ils font. »

Un bon père de famille

Enfin, il y a la manière. De l’avis de tous, François Legault dégage quelque chose de rassurant, même si tout le monde a remarqué son air un peu plus soucieux mardi après-midi. « C’est le bon père de famille typique, ferme et aimant », affirme le professeur Motulsky. « Son ton est bon et il parle avec une humilité qui lui fait honneur », note pour sa part Marie-Josée Gagnon, qui a déjà été attachée de presse du premier ministre Jacques Parizeau. 

PHOTO FOURNIE PAR MARIE-JOSÉE GAGNON

Marie-Josée Gagnon, présidente fondatrice de Casacom

Il s’adresse directement aux citoyens, sans langue de bois. Je pense qu’il était né pour faire ça.

Marie-Josée Gagnon, de Casacom

« Le Dr Arruda est plus coloré, plus distrayant, ajoute Bernard Motulsky. Quant à la ministre McCann, elle est très sérieuse, presque sévère. Mardi, elle a été beaucoup questionnée et elle maîtrisait très bien ses dossiers. »

De son côté, Arnaud Granata souligne l’empathie du premier ministre. « Quand il commence avec le nombre de décès, ce qu’il nous dit, c’est : ma priorité, c’est la santé, pas l’économie. Il offre toujours ses [condoléances]. Dans d’autres pays comme la France ou les États-Unis, ce n’est pas toujours le cas. La rhétorique derrière, c’est que pour ce gouvernement, il s’agit d’humains, pas juste de chiffres. »

Arnaud Granata note aussi que François Legault fait preuve de leadership dans ses interventions : « Il invite toujours à l’action, remarque le président du Groupe Infopresse. Il implique tout le monde, il remercie les communautés aidantes afin de susciter un sentiment de fierté. Ce qu’il nous dit, c’est qu’on est tous dans le même bateau et que tous les citoyens font partie de la solution. C’est de l’empowerment. Il donne une tâche aux gens. Mardi c’était : appelez votre grand-mère. Et quand il nous dit “Je compte sur vous”, c’est un message d’ouverture intéressant. Tout ça en donnant toujours l’impression d’être transparent, même si on ne peut pas toujours l’être complètement. C’est un tour de force. »