On se croirait dans une émission spéciale de six heures de Denis Lévesque en regardant la très bizarre, mais ô combien captivante docusérie Tiger King de Netflix, Au royaume des fauves en version française.

Hugo Dumas Hugo Dumas
La Presse

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Joe Exotic et l’un de ses tigres

C’est peuplé de vrais personnages mal fringués, amputés, édentés, peroxydés et burinés. Pour oublier temporairement la crise du coronavirus, Tiger King s’avère le remède idéal. Cette série de « true crime » vous plantera ses crocs aiguisés dans le corps pendant sept heures avant de vous relâcher, étourdis et stupéfaits.

Le roi de la jungle au centre de cette production de Netflix s’appelle Joe Exotic. C’est un cowboy gai à la coupe Longueuil, chanteur country à ses heures, amateur d’armes à feu et marié à deux jeunes hommes, qu’il fournit en cigarettes, marijuana et VTT.

Tout ce beau monde mal tatoué habite en Oklahoma et exploite un zoo qui se spécialise dans les tigres et les lions, principalement des bébés. Au départ, on s’imagine que Tiger King se moquera gentiment de ces rednecks qui tripent sur des félins, qui vivent dans des roulottes crottées et qui se nourrissent des paquets de viande périmée dont se débarrasse le Walmart local.

Bref, un mélange d’Elvis Gratton, de Fargo, de Duck Dynasty et de Honey Boo Boo.

Tiger King s’aventure aussi à Myrtle Beach, au royaume animalier de Baghavan « Doc » Antle, un polyamoureux à queue de cheval qui exploite son parc animalier comme s’il s’agissait d’une secte (et c’en est une, au secours).

Honnêtement, l’excentricité des personnes dépeintes dans Tiger King nous fait d’abord douter de l’authenticité du projet. Autant d’étrangeté, ça ne se peut juste pas, voyons. Même le scénariste le plus allumé n’imaginerait pas des gens aussi tordus et biscornus.

Mais tout est 100 % véridique dans Tiger King. Rapidement, la série emprunte un sentier glauque. Joe Exotic, devenu une vedette locale, s’enivre à la célébrité et à l’argent. Il s’engage dans une bataille juridique féroce contre la Floridienne Carole Baskin, une militante assez weird merci, à la tête d’une fondation qui lutte contre l’exploitation des tigreaux et des lionceaux.

Leurs rapports s’enveniment et Joe Exotic menace de tuer Carole Baskin sur les réseaux sociaux, en plus de salir sa réputation à répétition.

Car, voyez-vous, le mari de Carole Baskin, un homme d’affaires multimillionnaire, a mystérieusement disparu à l’été 1997. Son corps n’a jamais été retrouvé et la rumeur court que Carole Baskin, qui a hérité de toute la fortune de son ex-mari, a jeté le cadavre dans la fosse aux tigres.

Personne ne semble avoir toute sa tête (de tigre, Félindra) dans Tiger King. Une employée de Joe Exotic se fait bouffer un bras en nourrissant les bêtes. Elle retourne au boulot cinq jours plus tard. Un autre a perdu ses deux jambes à force de trop marcher sur ses vieilles blessures. C’est insensé.

Ce que je vous raconte ici ne constitue même pas 10 % du contenu de Tiger King. Chacun des épisodes renferme un revirement, qui nous empêche de visiter le petit coin.

Plus la série progresse, plus on constate que l’histoire va au-delà du bien-être des animaux. Tiger King brosse le portrait des Américains qui vivent en marge de la société. Des laissés-pour-compte qui se battent avec des dépendances graves et des problèmes de santé mentale.

Leur seule famille, leur seul ancrage, c’est ce zoo crade. Ce qui nous apparaissait rigolo et folklorique au départ devient hyper triste.

Il n’y a pas de héros ou de vilain dans Tiger King, qui a été tourné sur une période de cinq ans. Tous les participants aux coupes de cheveux de confinement cachent des squelettes dans leur placard. L’un d’entre eux a même été l’inspiration du personnage de Tony Montana (Al Pacino) dans Scarface.

L’aspect clownesque des protagonistes de Tiger King masque énormément de détresse, notamment dans les trois mariages de Joe Exotic. Ça fait vraiment pitié.

Sans sombrer dans la sociologie à deux sous, Tiger King montre, comme dans Wild Wild Country, l’immense pouvoir de séduction qu’exercent ces leaders à l’ego surdimensionné sur leurs ouailles vulnérables. Narcissique et trop confiant, Joe Exotic attire des repris de justice et d’autres parias de la société, qui s’accrochent à lui comme un tissu à motif animalier sur le dos de Carole Baskin. C’est à la fois fascinant et troublant.

Je ne pensais jamais aimer ça autant. Tiger King fournit l’excuse parfaite pour ne pas sortir de la maison. Passez le message au bon Dr Arruda, ça pourrait sauver des vies !