La journaliste et animatrice Émilie Perreault présente la deuxième saison de Faire œuvre utile, inspirée de son livre du même nom, dès ce vendredi, 20 h, à ICI ARTV. L’ex-chroniqueuse culturelle de Paul Arcand au 98,5 FM est aussi de l’équipe de Cette année-là, à Télé-Québec, et prépare avec sa collègue Monic Néron un documentaire sur les victimes d’inconduite sexuelle face au système judiciaire.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : J’ai vu le dernier épisode de cette nouvelle saison, avec Denis Villeneuve et Alexandra Stréliski. C’est très émouvant…

Émilie Perreault : Je sais que ça t’a fait pleurer et je m’excuse ! On a un épisode avec Tire le coyote, à qui les gens disent souvent : « Tu m’as fait pleurer. » Il m’a dit quelque chose que j’ai trouvé très intéressant : on n’est pas gênés d’être heureux, pourquoi on serait gênés d’être tristes ? Pourquoi il faut le cacher ?

M.C. : Je suis bon public pour les films qui font pleurer. Je ne m’en cache pas. Au générique de Polytechnique, j’ai versé un torrent de larmes quand le nom des victimes a défilé !

E.P. : Le cinéma, c’est tellement le meilleur endroit pour aller pleurer ! Cela dit, je ne pourrais pas raconter ces histoires-là sans mettre en scène la rencontre entre le spectateur et l’artiste qui, par son art, l’a aidé. Il y a toujours une lumière à la fin, malgré les drames que les gens ont vécus. J’ai envie que les gens se rendent compte qu’on a accès à une ressource hyper accessible, à une sorte de thérapie par l’art. On peut s’automédicamenter avec ça !

M.C. : Je sais par exemple que j’ai besoin de musique pour vivre. J’en ai besoin dans mon quotidien. C’est un élément essentiel à mon bien-être.

E.P. : Ça peut changer ton humeur complètement. Par exemple, qui peut passer à travers une peine d’amour sans musique ? On a tous une chanson de rupture qui va nous motiver ou nous permettre de pleurer. On a des vies chargées, on est dans le tourbillon et parfois on oublie comment ça fait du bien d’aller au cinéma ou de voir un spectacle.

M.C. : La première chose que je délaisse quand je suis très occupé, ce sont les livres. J’ai associé la lecture aux vacances. Mais je retrouve le bonheur de la lecture aussitôt que je dois lire un roman pour le travail, par exemple. Heureusement qu’on m’y contraint d’une certaine façon !

E.P. : C’est drôle, ce réflexe qu’on est nombreux à avoir. J’ai lancé récemment à l’émission de Paul Arcand le défi 30 minutes de lecture. On fait beaucoup de défis sportifs. C’est très populaire…

M.C. : Pourquoi pas des défis culturels ?

E.P. : Exactement. Pour moi, c’est l’équivalent. On sait que, pour avoir un corps sain, il faut faire de l’exercice. Je pense que pour avoir un esprit sain, il faut aussi s’occuper de sa « santé culturelle ». Je cherche la bonne expression… Je ne veux pas que ce soit moralisateur ou que les gens se sentent mal de ne pas avoir lu tant de pages dans leur semaine. Mais j’aime mettre en lumière des œuvres, faire découvrir des artistes et constater que ça fait du bien aux gens. Je me rends compte que Faire œuvre utile contribue à ça. Parfois, les gens viennent me voir dans les salons du livre ou après mes conférences dans des bibliothèques pour me dire qu’ils ont été émus par une œuvre, sans trop savoir pourquoi. Ils réalisent combien ça leur fait du bien. On en a besoin, et c’est à notre portée. Pourquoi ne pas en profiter ?

M.C. : Il y a quelque chose de thérapeutique dans l’art pour toi ?

E.P.: Complètement ! Je trouve un équilibre à aller au théâtre, à voir des spectacles de musique, que j’ai un peu perdu lorsque j’ai cessé de faire l’émission de Paul Arcand. N’ayant plus à le faire par obligation, j’ai un peu mis ça de côté. Il a fallu que je m’y remette pour sentir la différence. Ce n’est pas superflu, l’art, dans ma vie. J’en ai besoin. On en a tous besoin à différents degrés. Pourtant, on est tellement vites à traiter les artistes de « pelleteux de nuages ». Il y a aussi beaucoup d’artistes qui disent eux-mêmes : « Je ne sauve pas des vies ! »

M.C. : Peut-être que oui, parfois…

E.P. : Je pense que oui. On n’est pas tous neurochirurgiens ! Denis Villeneuve en parle dans le dernier épisode. Des gens – même des amis proches – lui disent qu’ils ont besoin de voir des films pour se sortir de leurs tracas du quotidien, comme ce policier québécois en Saskatchewan qui le rencontre dans l’émission. Il a besoin de voir des films pour faire le vide.

M.C. : Denis est vraiment ravi de faire sa connaissance. De savoir que, malgré le fait qu’ils viennent de deux univers si différents, ils ont en commun cet amour du cinéma. Ce besoin viscéral de voir des films. Je me suis bien sûr reconnu dans ce portrait-là. Tu as aussi un projet d’essai autour de l’art qui fait du bien. C’est pour bientôt ?

E.P. : Il est toujours en jachère ! Je cherche la bonne façon d’aborder le sujet. Faire œuvre utile m’a révélée à moi-même. Je ne me suis jamais plus sentie sur mon X. C’est comme si je m’étais trouvé une vocation ! Je pense qu’on peut aider à modifier les habitudes des gens. Il y a de nombreuses études scientifiques qui prouvent que l’art fait du bien. L’Organisation mondiale de la santé vient de publier une méta-analyse de 900 études qui démontre l’effet bénéfique de l’art sur la santé. Il y a des médecins qui prescrivent de l’art dans les musées. Je cherche en ce moment la posologie, comme le Guide alimentaire canadien, mais culturel ! Quelles sont les portions à suggérer par jour ? Je cherche le bon ton aussi. Je veux m’appuyer sur des faits scientifiques. Je lisais, par exemple, que lorsqu’on achète des billets pour un spectacle d’humour, il y a déjà 40 % des bienfaits juste dans le fait de savoir qu’on va y assister. Parce qu’on anticipe qu’on va rire. Je pense qu’on est prêts pour un changement de paradigme. Dans la pyramide [des besoins] de Maslow, on devrait retrouver le besoin culturel !

M.C. : Pourquoi, à ton avis, on n’accorde pas davantage d’importance à l’art dans la société ? Il y a des gens qui, sans doute, estiment que c’est inaccessible ou réservé à l’élite…

E.P. : Parfois, il y a cette crainte, oui. Et pourtant… Du Robert Lepage, c’est tellement accessible ! Tout le monde peut y aller. Il y a certainement des préjugés à défaire. Il y a des artistes aussi qui les cultivent et qui s’arrangent pour ne pas être compris ! [Rires] Moi, je ne fais pas de distinction entre Robert Lepage et Marie-Mai. Ils font tous les deux œuvre utile. Allons tous chercher ce qui nous fait vibrer et servons-nous-en pour être bien. Nous ne sommes jamais seuls à vibrer devant une œuvre, de toute façon.

M.C. : C’est le principe de la catharsis…

E.P. : Absolument. Quand toute une salle est connectée à la même émotion, il se passe quelque chose d’extraordinaire. Cet esprit de communauté autour de l’art fait du bien.