Quand Anne-Marie Dussault, jeune recherchiste à Télé-Métropole, a obtenu le poste d’animatrice à l’émission Contrechamp, à Radio-Canada, des collègues masculins sont allés voir les patrons pour leur dire : « Comment se fait-il que vous ayez embauché une blonde chromée du canal 10 ? »

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Quelques décennies plus tard, l’animatrice n’a pas changé la couleur de ses cheveux. Ni sa vision de ce que doit être l’information. Elle n’a surtout pas perdu la passion de son métier.

Anne-Marie Dussault fait partie de mon quotidien. Sur l’écran qui se trouve dans ma cuisine, je la regarde du coin de l’œil me parler de Donald Trump ou de Simon Jolin-Barrette pendant que je coupe les oignons. 24/60, l’émission qu’elle présente tous les soirs de semaine sur RDI, est l’un des rares moments où la télé québécoise vient accoster aux évènements du jour.

J’aime le ton de cette journaliste. J’aime sa façon de traquer les moments de vérité. J’aime son côté « je-suis-sympathique-mais-je-ne-vous-ferai-pas-de-cadeaux ». Bref, je pourrais difficilement me passer d’elle. Aussi, quand je l’ai entendue récemment à la radio dire qu’elle en était à sa 40e année dans le domaine de l’information, je me suis dit qu’il s’agissait là d’une occasion en or de la rencontrer.

Dans un café de la place d’Armes, elle m’a parlé de ce métier qui ne cesse de la faire vibrer. Ça ne faisait pas dix secondes qu’elle était assise devant moi qu’elle me parlait d’une chronique que j’ai faite récemment sur l’affichage en français tout en faisant un lien avec un ancien reportage de 60 Minutes. Ne vous attendez pas à jaser de la dernière collection de maillots de bain de Maripier Morin ou de pots de crème avec Anne-Marie Dussault. On s’en rend rapidement compte.

À la maison, on recevait tous les journaux. The Quebec Chronicle-Telegraph, The Gazette, Le Soleil, Le Devoir… On regardait tous les soirs Wilfrid Lemoine et Michelle Tisseyre à l’émission Aujourd’hui. C’était une religion.

Anne-Marie Dussault

Fille d’une mère anglophone d’origine irlandaise (Murphy), Anne-Marie Dussault a évolué dans un environnement où les prises de position étaient encouragées. Son père a été, dans les années 60, chef de cabinet du ministre de la Santé, Alphonse Couturier. « J’ai vu mon père travailler 20 heures sur 24 pour l’assurance hospitalisation. »

De la cour au studio

Si le chemin vers le journalisme semblait tracé d’avance pour la jeune femme, ce n’est pas tout à fait le cas. Anne-Marie Dussault a d’abord fait des études en droit à l’Université Laval. Plus tard, au milieu des années 70, elle a quitté la ville de Québec afin de venir compléter son barreau à Montréal. « C’est clair que mes parents m’ont poussée vers cela. » Son diplôme en main, elle est devenue procureure de la Couronne au Tribunal de la jeunesse.

C’est à Vincent Gabriele, patron de Télé-Métropole, qu’Anne-Marie Dussault doit le plus grand chamboulement de sa vie. En 1978, tout en continuant à pratiquer le droit, elle devient recherchiste à l’émission Les gens qui font l’évènement, animée par Solange Chaput-Rolland, puis par Marc Laurendeau. « Il m’impressionnait. Ce fut le coup de foudre. »

En 1979, on lui propose de collaborer à l’émission La parole est à vous, un concept inspiré des Dossiers de l’écran en France. « Quand j’y pense, c’était un peu l’ancêtre des réseaux sociaux. Il y avait une quarantaine de téléphonistes de Bell Canada en studio, avec des téléphones noirs, qui recueillaient les opinions du public, et moi, je rendais compte de cela. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Laurendeau et Anne-Marie Dussault forment un couple depuis plus de 37 ans.

Deux ans plus tard, en 1981, elle entend parler d’auditions à Radio-Canada, à Québec, pour l’animation de l’émission Contrechamp. « Marc m’avait dit que le poste était sans doute pour la blonde du réalisateur. Mais j’y suis quand même allée. C’était un vendredi, et le lundi, on m’apprenait que j’avais l’emploi. »

Elle abandonne donc le droit pour se consacrer entièrement au monde de l’information. « Mes parents ont pleuré. Ils me voyaient déjà juge. » Encouragée par son entourage et des gens du milieu (les chroniques de Louise Cousineau, notamment), elle décide de poursuivre dans cette voie.

Même si cela fait 40 ans qu’elle travaille dans les médias et qu’elle bénéficie aujourd’hui d’une permanence à Radio-Canada, Anne-Marie Dussault est toujours membre du Barreau. « Je paye mes cotisations chaque année. Ça calme mon insécurité. »

Prendre le contrepied

Après Contrechamp, Anne-Marie Dussault travaille au Point et à Aujourd’hui dimanche. À la surprise de tous, elle quitte la grande tour en 1993 pour aller animer, à Télé-Québec, Droit de parole, puis Points chauds et L’effet Dussault. De retour à Radio-Canada en 2006, on la voit à Au cœur de l’actualité et à Tout le monde en parlait.

Depuis 13 ans, Anne-Marie Dussault est à la barre de 24/60, une émission quotidienne qui braque la loupe sur les évènements qui ont marqué la journée. 

Cette émission est l’aboutissement de tout ce qui s’est inscrit en moi comme journaliste. C’est la synthèse d’une carrière qui est consacrée à l’information.

Anne-Marie Dussault

Selon l’animatrice, le défi de cette émission repose sur des « corridors » qu’elle doit emprunter chaque fois afin de préserver la fameuse impartialité tant souhaitée par les téléspectateurs. « J’essaie de maintenir le cap afin de ne pas tomber dans l’infospectacle. Ce n’est pas cela qu’on veut de moi. »

Comme tous ceux qui évoluent dans ce genre d’émissions, Anne-Marie Dussault est souvent l’objet de reproches de téléspectateurs qui voient en elle une fédéraliste, une souverainiste, une femme de gauche ou de droite, une végane ou une anti-végane, une athée ou une catho et tutti quanti.

J’imagine qu’elle doit souvent lire que son « jupon dépasse » dans les commentaires qu’elle reçoit par courriel. L’animatrice n’en a que faire. « Mon objectif est de toujours prendre le contrepied de la personne qui se trouve devant moi. Il y a des dossiers délicats ; je pense à la laïcité. Parfois, c’est difficile. »

Et comme beaucoup de femmes qui travaillent dans le monde de l’information, Anne-Marie Dussault a souvent droit à des commentaires durs, sexistes et mesquins. « On me suggère parfois de lire 50 nuances de gris… Je deviens rapidement une mal baisée pour certaines personnes. »

Marine et Catherine

Deux bons exemples du contrepied non biaisé qu’Anne-Marie Dussault tente de prendre avec ses invités sont ses entrevues avec Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national, et Catherine Dorion, députée de Québec solidaire. Voilà deux invitées à l’opposé l’une de l’autre devant lesquelles Anne-Marie Dussault a dégainé ses questions avec la même force de frappe, la même envie de faire ressurgir les contradictions et la vérité.

> Regardez l’entrevue avec Marine Le Pen : https://www.youtube.com/watch?v=2Ocpd6856_U

> Regardez l’entrevue avec Catherine Dorion : https://ici.radio-canada.ca/tele/24-60/site/episodes/450792/dorion-caq-pape-equifax

En ce qui a trait au passage de Marine Le Pen au Québec, en mars 2016, Anne-Marie Dussault en garde un souvenir précis. « Il y avait une intensité particulière. On sentait une tension en studio. Cette femme est un bulldozer. On a préenregistré l’entrevue à 21 h, après mon émission. On devait la diffuser le lendemain, selon un embargo entendu entre les parties. J’avais préparé cela tout le week-end en me demandant si on devait faire cette entrevue. »

Anne-Marie Dussault amorce l’entrevue en montrant un extrait du gala Québec Cinéma, tenu la veille, où un lauréat s’attaque à Marine Le Pen. Devant l’animatrice, la politicienne affiche un sourire figé. Elle prend les allures d’une Marianne coulée dans le ciment. « Vous êtes venue donner des leçons aux Canadiens et vous vous faites dire qu’on n’a pas besoin de vos leçons », balance Anne-Marie Dussault à Marine Le Pen. Le ton monte. Le malaise s’amplifie. Résultat : l’entrevue (qui n’a pas été diffusée le lendemain à cause des attentats de Bruxelles) fait un malheur sur le web.

Qu’il s’agisse de Pauline Marois ou de Mario Dumont, Anne-Marie Dussault a été aussi coriace qu’insistante avec ses invités. Cette méthode lui a-t-elle fermé des portes au fil des ans ? « Oui, c’est sûr. On m’a déjà dit que certaines personnes ne souhaitaient plus revenir à mon émission. Je pense qu’avec Philippe Couillard, c’était clair à ce sujet. »

Anne-Marie Dussault se tient loin des réseaux sociaux. Elle intervient uniquement pour corriger des inexactitudes. Elle l’a fait quelques fois concernant Gaétan Barrette, cet ancien ministre avec lequel le site parodique Le Journal de Mourréal lui avait faussement prêté une liaison amoureuse. « On a eu une grande peine, Marc et moi. Des gens intelligents y ont cru. C’est sorti en 2015. Dans les mois qui ont précédé sa mort, Bernard Landry m’en avait parlé et il croyait encore que c’était vrai. »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Patrice Roy, Anne-Marie Dussault et Yves Boisvert, lors du débat des chefs, le 23 septembre 2015

Info, info et info

Ce n’est plus un secret pour personne : Anne-Marie Dussault et Marc Laurendeau forment un couple depuis de nombreuses années. Après 37 années de vie commune, ils se sont mariés en 2016. De cette union est né un fils, Maxime, qui a aujourd’hui 33 ans. « Ça a toujours été un rêve d’avoir au moins un enfant. » La conciliation travail-famille n’a toutefois pas été facile. 

J’étais pigiste et Radio-Canada m’avait dit que si je ne revenais pas, je perdais ma job. J’ai accouché le 20 juillet et le 9 août, j’étais de retour.

Anne-Marie Dussault

Que devient-on quand on a des parents boulimiques d’information ? « Il est psychiatre. Il ne marche pas dans nos traces… quoique, dit-elle en riant. C’est un homme discret qui ne cherche pas la visibilité. On l’a un peu endoctriné à l’information. Le pauvre, il n’avait pas le choix : on mangeait en famille le dimanche soir en regardant 60 Minutes. »

Anne-Marie Dussault et Marc Laurendeau ne sont pas du genre à courir les évènements mondains à Montréal. La seule fois où je les ai vus à un évènement, c’était à la revue de fin d’année des journalistes de La Presse. Pour décrocher, ce couple va entendre des collègues parler… d’information !

Tous les soirs, après son émission, Anne-Marie Dussault retrouve son amoureux. « J’arrive vers 20 h 45. Mon chum m’attend toujours pour manger. Je sors d’abord mes deux petits chiens. On s’installe ensuite devant la télé et on regarde le TJ ou Rachel Maddow. Connaissez-vous Rachel ? C’est mon idole du moment. Il faut absolument que vous la regardiez. »

Et voilà qu’Anne-Marie Dussault se lance dans un concert d’éloges au sujet de l’animatrice américaine de MSNBC. « Elle s’empare des nouvelles publiées sur les sites du Washington Post et du New York Times en fin de journée et elle rebondit là-dessus. C’est une grosse revue de presse bien faite. Elle est extraordinaire. »

Au moment où Anne-Marie Dussault a commencé sa carrière, les grandes figures féminines de l’information étaient Denise Bombardier, Madeleine Poulin et Barbara Frum. « Je me souviens avoir croisé un jour Aline Desjardins. Elle a été gentille avec moi. J’adore cette femme. »

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis cette époque. Les femmes peuvent vieillir plus facilement devant la caméra. Du moins, c’est ce que croit Anne-Marie Dussault.

C’est d’ailleurs elle qui aborde la question de l’âge. « Je n’ai pas peur de le dire, je vais avoir 67 ans. Je trouve cela extraordinaire de pouvoir encore faire ce métier. Et de le faire avec des gens formidables comme ceux qui m’entourent. Ce métier, je veux continuer à le faire longtemps. Je ne veux pas de date de péremption. »