Les journalistes Antoine Robitaille et Dave Noël désiraient creuser le mystère du meurtre du felquiste Mario Bachand. Félix Rose voulait documenter l’histoire du FLQ par la captation de témoignages. La rencontre entre les deux projets a mené à la création de la série Le dernier felquiste, diffusée sur Club Illico.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Militant felquiste réfugié dans la région de Paris, le Québécois Mario Bachand venait à peine de célébrer son 27e anniversaire lorsqu’il fut assassiné de deux balles dans la tête le lundi 29 mars 1971. Près de 50 ans plus tard, le meurtre n’a jamais été résolu.

Si certains chez les anciens felquistes, les historiens et tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du FLQ ont leur idée sur le ou les responsables de la mort de Mario Bachand, personne n’en a la preuve formelle.

C’est aussi le cas des collègues Antoine Robitaille du Journal de Montréal et Dave Noël du Devoir au terme d’une longue enquête devenue la série Le dernier felquiste, diffusée depuis le 1er octobre sur Club Illico. Une œuvre documentaire haletante, passionnante, instructive.

Robitaille et Noël nous convient à un long parcours où ils soulèvent toutes les pierres, suivent toutes les pistes, interviewent, parfois de façon corsée, des individus ou des proches de Bachand sur qui des soupçons se sont portés. Le nombre de personnes retrouvées et interviewées est impressionnant. Certaines n’avaient pas été vues depuis longtemps !

En fin de compte, leur série brosse un tableau très large de l’histoire du mouvement, de sa naissance en 1963 jusqu’au meurtre de Bachand qui a eu des liens dans la majorité, sinon la totalité des réseaux du FLQ.

Du particulier donc (le meurtre de Bachand), ils sont passés au général (l’histoire du mouvement), dans une formule empruntant au thriller.

PHOTO FOURNIE PAR ILLICO

Antoine Robitaille et Dave Noël

Cela est le fruit de leur rencontre avec Félix Rose, fils de Paul Rose et réalisateur du documentaire Les Rose sorti récemment au cinéma.

« Dès que nous avons commencé à travailler sur l’histoire de Mario Bachand, en 2010, les gens à qui nous en parlions soulevaient la dimension internationale du FLQ. Ses liens avec les Black Panthers. Bachand est allé à Cuba, en France, à Saint-Pierre-et-Miquelon », indique Antoine Robitaille qui, à l’époque, travaillait au Devoir et avait écrit une série d’articles dans le cadre du 40e anniversaire de la crise d’Octobre.

Pendant cette période, poursuit M. Robitaille, Félix Rose voulait garder des témoignages des anciens felquistes. « Félix se disait que ceux-ci meurent les uns après les autres et qu’il faudrait les enregistrer, congeler leur mémoire pour savoir pourquoi ils se sont embarqués là-dedans, ont commis des gestes très graves, poursuit le chroniqueur du Journal. Pourquoi ils ont cru que la violence serait la solution aux problèmes politiques et au statut du Québec. »

La fusion des deux projets a eu lieu. MM. Robitaille et Noël mènent l’enquête à l’écran. Félix Rose et Flavie Payette-Renouf assurent la réalisation, de même qu'Eric Piccoli, de Babel Films, qui est aussi à la production. À remarquer aussi, la voix de Marc-André Grondin pour des segments hors champ.

Justice et vérité

Même si un demi-siècle a passé, le besoin de savoir les vraies choses est au cœur des motivations de l’équipe. Cette quête est nourrie par celle de Michèle Bachand, qui était allée visiter son frère au moment des évènements et qui témoigne à la caméra.

« Une de nos grandes motivations est la quête de justice et de vérité de Michèle Bachand. Je l’ai ressenti dès ma première entrevue avec elle en 2010 », dit M. Robitaille.

Il poursuit : « J’ai réécouté récemment cette entrevue pour me rendre compte à quel point cela nous avait remués. Mario Bachand avait une famille, il serait grand-père aujourd’hui. Ce n’était pas un enfant de chœur, me disait sa sœur. Il avait milité au FLQ, posé des bombes. En même temps, c’était quelqu’un qui aspirait à plus de justice sociale. Michèle nous disait vouloir savoir, avant sa mort, ce qui était arrivé et pourquoi. »

L’autre raison majeure tient au fait que le meurtre de Bachand demeure inexpliqué, tandis que plusieurs pièces du puzzle sont à portée de main. Comme ces deux Québécois non identifiés avec qui il est allé manger quelques heures avant sa mort. Ou comme cette embarrassante correspondance entre felquistes souhaitant une « épuration » à faire au sein du groupe (Simon Durivage en avait aussi parlé dans une enquête en 1997). Quel sens donner à ce mot ?

Dans l’espoir de trouver de nouveaux éclairages, les deux documentaristes ont tenté, sans succès, d’avoir accès aux archives de la police française.

« Elles devraient être disponibles à compter de 2021. On pourrait découvrir autre chose », glisse M. Robitaille.

Dans la série de six épisodes, plusieurs proches expriment des opinions parfois dures et tranchées sur Mario Bachand. Quel portrait les deux journalistes se sont-ils fait de lui ?

« Bachand était un révolutionnaire autodidacte, résume Antoine Robitaille. Il était très intelligent et charismatique. Mais un peu autiste aussi, même si on ne disait pas cela à l’époque. Il avait une grande culture politique et était efficace dans l’argumentation. »

Même si son meurtre demeure inexpliqué, Dave Noël et Antoine Robitaille n’ont jamais perdu leur motivation en cours de route, assure ce dernier. « Il y a eu au moins trois thèses sur la raison de son meurtre. Nous sommes toujours arrivés à des impasses, mais on a toujours été passionnés par l’histoire. »