Un jour d’ennui, quand j’avais 15 ans, j’ai accepté de répondre à un long questionnaire d’une église « nouvel-âge » dont je vais taire le nom. Une jolie jeune femme accrochait des passants au hasard dans la rue devant leur local, en offrant un test de personnalité gratuit. Je me souviens que c’était un questionnaire interminable. Une fois mes résultats compilés, on m’a dit que j’avais urgemment besoin de leurs lumières. Bien sûr. Mais je ne voulais rien savoir. Or, la femme qui m’analysait insistait tellement pour que je m’inscrive à un cours que je commençais à chercher des yeux la porte de sortie. De toute façon, je n’avais pas d’argent. Elle m’a alors suggéré de travailler pour eux. Devant mon refus, elle est allée chercher un supérieur qui a bien vu qu’il ne réussirait pas à me convaincre et j’ai enfin pu partir.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Mais si j’avais été dans une période sombre, si j’avais été en quête d’amis, d’une famille, d’un groupe, d’une approbation ou d’un but spirituel, j’aurais pu être tentée. Or, je suis une personne platement terre-à-terre et solitaire. Je n’ai jamais eu envie de me dépasser, juste parfois de me rejoindre quand tout va trop vite.

En revanche, il y a des gens ambitieux qui souhaitent être « la meilleure version d’eux-mêmes ». Contrairement à moi, ils veulent vraiment s’améliorer et changer le monde. Les personnes qui embarquent dans des organisations avec cette promesse à la clé, qui entrent dans des sectes ou suivent un gourou sont loin d’être dépourvues d’intelligence — c’est même souvent le contraire. Elles sont pleines d’appétit pour trouver le sens de l’existence. Ce que l’on découvre dans The Vow, série documentaire en neuf épisodes de Jehane Noujaim et Karim Amer (coréalisateurs de The Great Hack), qui vient de commencer sur la chaîne HBO (et sur la plateforme Crave) et qui scrute à la loupe le culte NXIVM et son leader, Keith Raniere, (ainsi que son bras droit, Nancy Salzman), reconnu coupable notamment de trafic sexuel et d’imposition de travaux forcés au sein de son organisation pendant une vingtaine d’années.

PHOTO NATHANIEL BROOKS, THE NEW YORK TIMES

Les bureaux de NXIVM à Albany, dans l’État de New York

Dans les médias canadiens, cette histoire a suscité l’intérêt en particulier parce que les riches héritières Clare et Sara Bronfman étaient très impliquées dans NXIVM. Elles ont été éclaboussées, comme l’une des têtes d’affiche de la série Smallville, Allison Mack. Tous ces cultes spontanés qui finissent par échouer et prouver que l’argent, le pouvoir et le sexe mènent le monde veulent recruter des stars et des riches.

La mise en place est très lente et pourrait en faire décrocher plusieurs. Sauf que c’est nécessaire pour comprendre comment des gens talentueux et brillants se font prendre dans ce genre de toile d’araignée. Des gens comme le documentariste Mark Vicente ou les actrices Sarah Edmondson et Bonnie Piesse, qui ont consacré toutes leurs énergies à NXIVM pendant des années, avant de se retourner contre leur gourou. Après avoir vécu une révélation spirituelle qui a fait dévier leur vie, c’est une autre révélation, autrement plus douloureuse, qui leur arrive : Raniere est un manipulateur de masse, doublé d’un prédateur sexuel.

The Vow est en quelque sorte le récit de leur combat, appuyé par des archives visuelles abondantes (Vicente filmait absolument tout), pour faire éclater la vérité et sauver des adeptes qu’ils ont eux-mêmes recrutés pendant une bonne décennie. On y voit aussi l’actrice Catherine Oxenberg faire tout en son possible pour sortir sa fille des griffes du gourou.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Le documentariste Mark Vicente et l’actrice Sarah Edmondson

Les histoires de ce genre de groupes aux effets miraculeux se ressemblent toutes. Plus on s’implique, plus on monte les échelons de l’organisation au moyen d’ateliers innombrables, de récompenses bidon et de travail éreintant, plus on est impliqué émotivement auprès des autres membres et du leader, plus notre vie ne tourne qu’autour de cela. Alors qu’au départ, le but était « d’ouvrir » sa conscience et de participer à un nouveau mouvement philosophique qui pourrait changer le monde.

Tout s’effondre pour Mark, Bonnie et Sarah quand ils découvrent au sein de NXIVM une société secrète féminine dont l’allégeance à Raniere va jusqu’à se faire graver des symboles sur le pubis et devenir son esclave. Ce que l’on appelle aussi le Vœu (d’où le titre de la série). Et pour prouver leur foi, en quelque sorte, ces « élues » doivent se faire filmer nues et enregistrer des confidences compromettantes, ce qui peut être utilisé contre elles si elles changent d’avis. Bref, le chantage comme garantie. Un spécialiste des sectes dans le documentaire fait remarquer que ce sont ces femmes, les plus contrôlées par Raniere, qui contrôlent en retour les autres d’une main de fer, étant les plus endoctrinées.

Les premières à quitter le navire en ont payé le prix, comme Barbara Bouchey, qui a abandonné une fructueuse carrière afin d’aider Raniere, dont elle a été l’amante, à monter son empire. La fortune des sœurs Bronfman devient alors très utile, selon elle : Bouchey a été ruinée en poursuites et en frais d’avocats. C’est aussi dans un jet des Bronfman, selon le documentaire, que Raniere ira à la rencontre du dalaï-lama, à la recherche d’une sorte d’adoubement. Des scènes avec beaucoup de malaises.

The Vow, dans la veine des séries à la true crime, rejoint un peu Wild Wild Country (sur les disciples d’Osho), à cette différence notable que les réalisateurs filment la lutte en temps réel d’anciens membres de NXIVM pour retrouver leur liberté, voire leurs esprits. Ils sont les mieux placés pour expliquer les rouages complexes de ce type de manipulation et ajoutent grandement à la compréhension du phénomène, en plus d’exposer leur vulnérabilité dans ce processus. Ils vont devoir se tourner vers ces médias que NXIVM a voulu démoniser dès qu’ils ont commencé à enquêter sur l’organisation. J’ai bien hâte de voir les derniers épisodes, alors que Raniere et ses acolytes sont toujours en attente de leur sentence.

The Vow, sur Crave, le dimanche à 22 h.