AppleTV+ et la compagnie de distribution A24 ont allongé la somme de 12 millions de dollars pour obtenir les droits du documentaire Boys State, d’Amanda McBaine et Jesse Moss (un record dans le genre), qui a reçu le Grand Prix du jury au dernier festival Sundance. La preuve que ça joue dur dans le monde des plateformes de diffusion pour garnir les catalogues de productions de qualité. Parce que Boys State, en pleine année électorale dans un pays plus divisé que jamais, apporte un éclairage fascinant sur la politique américaine, sur son héritage autant que sur son avenir. En tout cas, je n’ai pas décroché une minute pendant près de deux heures.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Depuis 1935, l’American Legion, association d’anciens combattants, organise une sorte de bootcamp politique pour initier les jeunes à l’exercice de la démocratie, et ce, de façon très « genrée » puisque garçons et filles sont séparés dans plusieurs États qui offrent ce programme. Le couple de documentaristes a choisi de filmer la partie masculine, le Boys State, qui rassemble 1100 élèves au Texas. Des politiciens comme Bill Clinton ou Dick Cheney ont participé dans leur jeune temps à ce type d’immersion.

Chaque été, pendant une semaine, plus d’un millier de garçons entre 16 et 18 ans sont plongés dans une expérience très spéciale. Ils sont séparés en deux partis fictifs, les Nationalistes et les Fédéralistes, et doivent créer eux-mêmes à partir de rien une plateforme électorale pour chacun des partis, qui sera portée par un représentant choisi par eux. Mais des deux représentants, un seul sera élu au poste convoité de gouverneur, ce qui ne peut arriver si on n’a pas réussi à rallier des gens de l’autre camp.

Le plus intéressant est que les participants sont plongés dans une réalité de terrain, en ce sens qu’il faut savoir écouter et convaincre les autres, de personne à personne, afin, par exemple, de récolter le nombre de signatures requises pour la candidature au poste de gouverneur. On n’est pas en train d’éructer ses opinions, caché derrière un écran. Malgré tout, les réseaux sociaux auront un impact non négligeable en fin de compte.

Dans le film, nous suivons plus particulièrement quatre garçons qui vont se révéler devant nos yeux, très loin de l’image de jeunes dépolitisés. Il y a Ben, qui se présente comme un junkie de politique, avec sa petite figurine de Ronald Reagan dans sa chambre, et dont le handicap (il est amputé) ne freine en rien l’ambition de devenir le président de son parti. Le progressiste et timide Steven, fan de Bernie Sanders, qui veut faire honneur à sa mère immigrante née à Mexico – son parcours sera le plus étonnant et le plus émouvant. Le flamboyant René, super éloquent, déjà très engagé dans sa communauté, qui sollicite comme Ben la présidence de son parti. Il y a enfin Robert, qui apparaît au départ comme un jeune blanc-bec à qui tout lui semble dû, mais qui se montrera beaucoup plus candide que prévu.

Voir une bande de gars, les hormones dans le tapis, débattre du droit à l’avortement est absurde – mais n’est-ce pas ce que nous voyons tous les jours dans de très hautes instances avec des hommes plus vieux et plus puissants ?

Ces jeunes constatent qu’ils sont dans un environnement très conservateur, et qu’on ne se fait pas élire avec des idées « trop » progressistes. Il est troublant d’entendre Robert dire en privé devant la caméra qu’il est au fond pro-choix, en admettant que « parfois, on ne peut pas gagner avec ce que l’on croit ». Il aimerait que les politiciens soient sincères, mais il comprend mieux avec ce camp pourquoi ils mentent pour arriver au pouvoir.

René, formidable orateur, estime que de ne pas être trop explicite dans ses idées est gagnant pour lui, en plus d’être une bonne façon de s’intégrer parce qu’il affirme n’avoir jamais vu autant de Blancs de sa vie avec ce rassemblement. Il sera en danger lorsqu’une minorité bruyante proposera la sécession, ce qu’il rejette, une bisbille dont l’autre camp voudra profiter, tandis que Steven se montrera fédérateur. Vraiment, ce jeune homme qui n’a pas l’air d’avoir du charisme au départ se transforme conplètement sous nos yeux quand il prend le micro. « On doit montrer aux adultes que nous allons réussir là où ils ont échoué », dit-il. Pendant ce temps-là, Ben se mue en un stratège redoutable, prêt à tout pour faire gagner son parti, notamment à utiliser des photos de Steven sur Instagram le montrant marcher pour le contrôle des armes à feu dans la foulée des tueries dans les écoles. Ce n’est pas sur l’avortement, la sécession ou la liberté de religion que ça va se jouer, mais sur le thème des armes. Et plus ça se corse, plus ils se prennent au jeu, plus ils s’engagent passionnément dans leurs voies respectives. « Un message d’unité, même si ça sonne bien, et aussi bon soit-il ultimement pour notre pays, n’a jamais fait gagner d’élections à personne », croit Ben, qui a retenu des leçons dans sa courte vie de l’élection de Trump.

Le spectateur sera pris au jeu aussi, parce qu’on se surprend prendre parti pour nos candidats préférés. On finit par suivre ça comme une véritable course électorale palpitante, avec une conclusion hautement émotive. Il faut dire que les documentaristes, qui ont travaillé avec une équipe du collectif Camera Collective, ont des caméras partout et réalisent un tour de force cinématographique à partir d’un sujet qui aurait pu être mal exploité et virer au freak show (on n’est pas dans Tiger King). Mais ils ont su choisir les bons « personnages », des lignes directrices, et ils ont travaillé une bonne année sur le montage. On sort de Boys State partagé, comme les deux partis qui s’affrontent. Avec le sentiment qu’il y a une relève solide pour l’avenir, mais qu’elle est aux prises avec un système et une culture politiques qu’elle devra transformer pour éviter que ça ne la mène aux mêmes culs-de-sac. Et puis maintenant, on voudrait aussi voir un film sur un Girls State !

Boys State, sur AppleTV+ dès aujourd’hui.

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Boys State