L’autrice, animatrice et journaliste Rose-Aimée Automne T. Morin présente, à compter d’aujourd’hui, la série documentaire Comment devenir une personne parfaite, sur l’Extra de Tou.tv. Devant les diktats de la performance auxquels fait face sa génération, elle a tenté, pendant 90 jours, de « développer au maximum son intelligence, sa sensualité, sa spiritualité et son organisation ». Un projet qui a été tourné il y a un an, alors qu’elle écrivait son premier roman, Il préférerait les brûler, paru en février chez Stanké.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Je trouve qu’il y a un parallèle à faire entre la situation actuelle et ton projet. Il y a des gens, parmi les plus privilégiés, qui ont commencé ce confinement en se disant qu’ils allaient en profiter pour devenir des versions améliorées d’eux-mêmes : se remettre en forme, lire des classiques. De mon côté, après un mois, c’est un constat d’échec. Ça me fait penser à ton projet, qui était aussi dès le départ voué à l’échec…

Rose-Aimée Automne T. Morin : Absolument ! En même temps, je ne pense pas qu’il faut que tu te sentes coupable d’avoir eu ce réflexe-là, parce qu’on est conditionnés à trouver notre valeur dans notre productivité. Même pendant une pandémie mondiale, alors que plein de gens perdent leur emploi. On se valorise comme on peut. Il ne faut pas s’autoflageller d’avoir eu le réflexe de la performance, même si on sait que c’est voué à l’échec. La pandémie est une loupe sur notre pression de performance. Quel mauvais timing pour sortir une série qui se veut somme toute humoristique ! Je ne me prends pas au sérieux dans cette démarche-là, même si elle est rigoureuse.

M.C. : Mauvais timing ou très bon timing, au contraire…

R.-A.A.T.M. : Plus j’y pense, et plus je me dis qu’il y a des pistes de réflexion dans le documentaire qui peuvent être intéressantes dans le contexte actuel. Il n’y a rien de mal à chercher des outils pour garder la tête hors de l’eau ! C’est ce que je fais dans la série. Je cherche des moyens de réussir à rester saine dans une culture de performance et de perfection qui nous mène plus souvent qu’autrement à l’épuisement professionnel et au burn-out de charge mentale. En ce moment, je pense qu’il y a beaucoup de personnes qui performent juste pour tasser un peu l’angoisse que le quotidien amène. Et il n’y a rien de mal à ça. Il faut juste questionner nos motivations, nos pulsions et nos réflexes. Est-ce que je fais ce pain-là parce que ça me fait du bien ou parce que je ressens la pression de performer en cuisine en temps de pandémie ?

M.C. : Et le besoin de montrer le résultat sur les réseaux sociaux… Tu parles avec dérision, dans l’introduction de la série, de l’art des réseaux sociaux et de leur impact sur ta génération. Tu trouves qu’on exagère cette influence ?

R.-A.A.T.M. : C’est drôle parce qu’au début, je trouvais que c’était facile de blâmer les réseaux sociaux. Mais force est d’admettre qu’au cours des trois mois de l’expérience, plus je transformais mon image sur les réseaux sociaux, plus la réponse était bonne. J’ai constaté l’impact. C’est fou comme mes « likes » ont augmenté quand j’ai commencé à me mettre en scène de la manière qui est attendue des jeunes femmes aujourd’hui. Ça me fait mal de le dire, mais j’ai sous-estimé, je crois, l’impact des réseaux sociaux dans notre volonté de représentation.

M.C. : Et la force des stéréotypes qui sont exacerbés par les images qu’on projette de soi sur les réseaux sociaux…

R.-A.A.T.M. : Complètement ! Ma photo la plus « likée » sur Instagram est la première que j’ai mise de moi avec mon visage botoxé et mes fausses lèvres, il y a un an. Jusqu’à ce que je mette la photo de la couverture du prochain magazine Summum [aussi réalisée dans le cadre du documentaire]. Ce sont les deux photos où j’embrasse pleinement les clichés de la femme qui veut être magnifiée par le regard masculin. Et ce sont les deux plus « likées » ! C’est confrontant et ça fait réfléchir. On peut le voir comme un encouragement à une fille qui veut se montrer sexy ou comme une validation d’une fille qui se soumet au stéréotype du « male gaze »… J’espère que le documentaire permet de mieux comprendre ma démarche. Disons que ça suscite des discussions très intéressantes, autant avec les femmes que les hommes.

M.C. : Tu parles de validation… J’ai aussi été frappé par les parallèles entre ton projet documentaire et ton roman, qui parle d’une jeune fille cherchant l’assentiment d’un père qui veut aussi, en quelque sorte, en faire une « femme parfaite ».

R.-A.A.T.M. : Le lien, je ne l’ai pas fait volontairement ! Je n’ai pas voulu que ce soit un dérivé de mon roman et de mon essai [Ton absence m’appartient, paru l’an dernier, sur son rapport à son père]. J’ai fait le documentaire et le roman en même temps. L’un a influencé l’autre. Je ne l’avais pas compris au départ. C’est ma productrice au contenu, Ève Déziel, qui m’a fait comprendre que la pression de performance, le fait de chercher à devenir parfaite, était inscrite en moi. Il y avait le prétexte d’une étude de l’Université de Dalhousie sur le fait que ma génération au grand complet vit cette pression-là, mais pour moi, c’est beaucoup plus intime.

M.C. : Ça fait un an que tu as tourné cette série documentaire. Est-ce qu’il y a des façons de faire que tu as adoptées depuis ? Tu étais épuisée à la fin, tu n’en pouvais plus. Le constat, c’est que de vouloir être performant partout, c’est impossible. Notamment parce que ça prend trop de temps…

R.-A.A.T.M. : La marche en nature et le yoga sont désormais inscrits dans ma routine. Ça a pris une place primordiale dans ma vie. Je ne sais pas si je suis plus spirituelle, mais je comprends davantage le besoin de spiritualité. Et ma maison est toujours sous le signe de Marie Kondo ! J’ai compris que l’organisation, pour moi, c’était un outil très efficace pour gérer le stress. Et que ce n’est pas mauvais de vouloir performer. Il faut juste comprendre pourquoi on en a besoin ! Même si ça vient de nos « daddy issues ». [Rires] Après, c’est à nous de continuer dans cette voie-là ou pas.

M.C. : Tu ne te reconnais pas dans le cliché « Netflix and chill » de ta génération…

R.-A.A.T.M. : Vraiment pas ! Ma génération a tellement le dos large. On est une génération fourre-tout dans laquelle on a tendance à mettre toutes nos peurs et tous nos jugements. Je trouve vraiment que les milléniaux ont mauvaise presse, alors que plusieurs observateurs considèrent qu’ils ont à composer avec des réalités que d’autres générations n’ont même pas pu imaginer.

M.C. : C’est cette pression-là que les gens sous-estiment dans leurs préjugés sur les milléniaux ? On dit qu’ils sont insouciants, qu’ils refusent les responsabilités…

R.-A.A.T.M. : J’entends des employeurs dire qu’ils sont une génération de paresseux qui pensent juste à eux et à leurs vacances payées. Mon doux qu’ils sont loin de la réalité ! Je pense qu’on a aimé les dépeindre comme une gang de baristas troisième vague avec un bac en littérature et une envie de « van life ». Mais au-delà du cliché, il y a une génération angoissée qui compose avec une pression de performance, un rythme de vie effréné, peu de moyens, pas d’accès à la propriété et un monde en plein bouleversement dans lequel on cherche à trouver des repères alors qu’ils sont tous à construire. C’est vrai dans l’intime, c’est vrai dans le politique, c’est vrai partout !