Personne ne va réussir à me joindre en fin de semaine parce que, comme tous les fans avides du travail de François Létourneau et Jean-François Rivard, je vais regarder les 10 épisodes de leur nouvelle série, C’est comme ça que je t’aime, qui est arrivée vendredi sur Tou.tv. Après avoir vu les deux premiers présentés aux médias cette semaine, je ne me peux plus. Deux couples en crise pendant les années 70 qui sombrent dans la criminalité ? On achète, surtout venant des fous qui nous ont donné Les Invincibles et Série noire.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Cette frénésie annoncée de télégavage devrait faire plaisir à François Létourneau, une preuve que ses créations suscitent l’engouement. Mais c’est un gars plutôt vieux jeu. « Écouter les séries en rafale, je ne sais plus, laisse-t-il tomber avec une petite moue. Tu as travaillé trois ans et c’est regardé en un week-end… » Il a aussi ses réserves sur les plateformes comme Tou.tv ou Netflix. « Ma mère de 75 ans ne sait pas comment se brancher là-dessus, je trouve ça plate pour elle. »

Vieux jeu, donc, pour ne pas dire « straight », de son propre aveu. En couple depuis 25 ans, très discret dans les médias, allergique aux réseaux sociaux. Il ne regarde même pas tant que ça la télé et ses références remontent aux années 90 (Seinfeld, genre).

Je ne suis pas très showbiz, je n’aime pas ça. En même temps, j’écris des séries, je joue dedans, je m’y mets en bedaine et en bobettes, il y a un côté très exhibitionniste là-dedans.

François Létourneau

« Je me révèle par mon écriture, c’est vraiment une contradiction, dit-il. J’exprime des choses que je n’arrive pas à exprimer dans la vie. C’est un exutoire. »

Dans toutes les entrevues que j’ai pu lire sur lui, on souligne sa grande pudeur. Il fallait peut-être sonder son entourage pour en savoir plus et on apprend des trucs assez drôles. Par exemple, qu’il a un trouble obsessionnel compulsif avec les odeurs. « Il sent souvent ses doigts, nous révèle Karine Gonthier-Hyndman, qui joue Micheline dans la série. C’est quelqu’un de profondément drôle, mais il ne le sait pas. Très candide. Il y a deux forces qui s’opposent en lui, il est à la fois dans l’insécurité et anxieux, mais il sait ce qu’il veut et où il s’en va, et cette dualité-là le rend vraiment intéressant. Très pointilleux dans le travail, très investi. Un grand dialoguiste. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Souvent à la télé, on se réapproprie les mots des auteurs, on les adapte à notre bouche. Avec François, il n’est pas question de changer une virgule, c’est sa grande force.

Karine Gonthier-Hyndman, actrice

« François, il est toujours bien mis, très intello, un peu politiquement correct, mais il a une folie intérieure qu’on ne soupçonne pas », note Marilyn Castonguay, l’interprète de sa jeune épouse frustrée qui se transformera en véritable tueuse dans C’est comme ça que je t’aime.

Il paraît aussi qu’il a un petit rire caractéristique quand il part dans sa tête et n’écoute plus une conversation, ce qui lui vaut beaucoup de taquineries. Que son bureau est d’une propreté maniaque, mais qu’il a un penchant très marqué pour les blagues scatologiques. Parfois, le réalisateur Jean-François Rivard se sent obligé de les couper « parce qu’on a vraiment fait le tour », dit-il, à la fois amusé et exaspéré. C’est aussi un gars super têtu, qui protège ses textes comme la prunelle de ses yeux, selon la productrice Joanna Forgues : « Sans être méchant, il est très prompt, il jumpe vite parce qu’il défend vraiment ce qu’il écrit. Il ne met aucun mot pour rien, et ça ne peut pas être détricoté au montage. Il est très sensible. C’est une bibitte attachante. »

S’entourer d’alliés

Celui qui en dira le moins est pourtant celui qui le connaît le plus : son grand ami Patrice Robitaille. Si Létourneau l’emploie souvent dans ses projets, c’est qu’il aime s’entourer « d’alliés » sur les plateaux, comme Rémi-Pierre Paquin ou Patrick Drolet. Robitaille est un vrai chum qui le protège depuis qu’ils se sont connus au Cégep de Sainte-Foy. Ils ont évolué ensemble dans le métier. Ils se parlent deux ou trois fois par jour. « Jamais je ne vais aller le grappiller, dit le comédien, qu’on dirait nerveux d’en laisser échapper une. J’aime le laisser venir à moi. C’est dans sa nature. C’est un super confident. J’ai l’impression que je peux lui conter des affaires, ce n’est pas un papoteux et qu’en retour, il me fait confiance aussi. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

C’est comme mon frère, je ne veux pas trop en dévoiler, parce que ça fait partie de ce qu’il est, sa discrétion.

Patrice Robitaille, comédien

Ce qui ne veut pas dire que François Létourneau n’utilisera pas des éléments très intimes de sa vie dans son écriture. C’est comme ça que je t’aime est inspiré de son enfance en banlieue de Québec, avec ses parents qui se chicanaient souvent et qui ont fini par divorcer. Il s’est rendu compte qu’il a injecté beaucoup de sa mère dans les personnages de Huguette et de Micheline, deux femmes qui s’ennuient beaucoup avec leurs maris un peu épais.

« Ma mère était très féministe et je sentais chez elle une colère, confie Létourneau. Elle était chargée de cours à l’Université Laval, elle voulait devenir prof, et en même temps, à la maison, elle faisait tout. À cette époque, les femmes avaient de belles possibilités, mais en même temps, la famille traditionnelle pesait encore. Je la sentais tiraillée entre son amour pour nous et la famille comme frein pour son émancipation et ses désirs. J’ai vraiment senti ça toute mon enfance, la colère et les frustrations de ma mère. »

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Patrice Robitaille dans C’est comme ça que je t’aime

Patrice Robitaille me confirme qu’il y a quantité de clins d’œil dans la série qu’eux seuls peuvent comprendre. « Il se sert de plein de choses, explique-t-il. Entre nous, on ne s’en parle pas, mais on sait d’où ça vient. Il a son côté disjoncté et fantaisiste, mais s’il réussit à toucher les gens, c’est qu’il s’appuie sur une base vraiment solide, très humaine. Ça fait écho chez le spectateur. »

C’est aussi que François Létourneau n’écrit pas pour un public cible, ce qui est très rare à la télé québécoise, où nous avons beaucoup de séries à thèmes. On montre des intrigues dans un milieu de travail précis, on aborde des sujets sociaux au risque de verser parfois dans le fascicule de CLSC, on oscille entre le drame grave ou la comédie pure. Létourneau mélange tout et ne se laisse guider que par son plaisir et l’écriture. C’est bien pour ça qu’on adore ce qu’il fait. Il n’offre que du gros fun, mais avec une profondeur extraordinaire dans les détails.

Quand on lui dit que cette nouvelle série a le potentiel d’aller rejoindre un vaste public, plus que la pointue mais néanmoins émission culte Série noire, il ne sourcille pas. « J’aimerais ça, mais je ne l’ai pas écrit pour ça. J’ai fait zéro compromis. Jamais je ne me suis dit “je vais penser au grand public”. Je n’écris pas pour dire des choses. Pour moi, l’écriture n’est pas une façon d’exprimer mes opinions sur le monde et la société, c’est juste que j’invente des histoires. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

C’est tellement important pour moi cet espace de liberté où je contrôle tout que, quand quelqu’un veut m’enlever ce contrôle-là, je deviens un peu fou, un peu maladif.

François Létourneau

Il s’agit d’ailleurs de la première série que François Létourneau a écrite seul, tout en ayant confié la réalisation à son fidèle collaborateur Jean-François Rivard. Écrire ensemble était devenu trop difficile, le clash des personnalités trop grand, entre François, le monomaniaque impeccable, et Jean-François, qu’il qualifie « de rocker ». Létourneau est très content du résultat, parce que Rivard connaît bien son univers et son ton décalé. « J’aime mélanger les choses très sérieuses à de l’humour et des jokes un peu bébé lala, dit le scénariste. Parce que je trouve que c’est ce qui est le plus près de la vie. Moi, une émission ou un film où il n’y a pas du tout d’humour, je trouve ça suspect. Parce qu’il y a toujours de l’humour dans tout ce qu’on vit. Même quand il nous arrive des tragédies. » Il planche déjà sur la suite, avec l’intention d’écrire trois saisons, qui seront, dit-il, un peu comme la trilogie du Parrain.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

François Létourneau et Jean-François Rivard

Le saut dans le vide

François Létourneau n’écrit pas non plus pour se donner des rôles, même s’il a joué dans toutes ses séries. C’est plutôt son côté « control freak » qui veut ça. Une façon pour lui d’accompagner ses projets, de l’écriture en passant par les plateaux, jusqu’à la table de montage – il est producteur associé de C’est comme ça que je t’aime.

Ce qui me fascine depuis longtemps est le type de rôle qu’il s’écrit, comme s’il s’enfermait volontairement dans un casting. Des personnages de gars naïfs et maladroits, de vraies têtes à claques qu’on a parfois envie d’étrangler tellement ils sont exaspérants. Ils me font hurler de rire. P.A. dans Les Invincibles, Denis dans Série noire et Gaétan dans C’est comme ça que je t’aime n’y échappent pas. « Je suis quelqu’un d’assez gentil et réservé dans la vie, explique-t-il. On dirait que ces alter ego là que je joue sont plus laids que moi. Mais dans le fond, cette laideur, je l’ai en moi, je le découvre encore à travers la fiction. »

Les gens ont souvent un regard dur sur mes personnages, mais moi, je ne les trouve pas si pires…

François Létourneau

Tous ses amis et collègues m’ont martelé que François Létourneau est un authentique nerd, une vraie « bolle » qui aurait excellé dans n’importe quel métier intellectuel « sérieux ». Il a d’ailleurs étudié en sciences politiques et reçu de prestigieuses bourses d’études. Il est étonnant qu’un gars aussi gêné ait bifurqué vers l’art et le côté extraverti qu’exige le jeu d’acteur. « C’est bizarre, mais je ne sais pas pourquoi. Je viens d’un milieu où il n’y avait pas d’artistes. Je pense que pour moi, c’était le thrill de sauter dans le vide, une façon de sortir de Québec, comme un geste fou, en fait. Quand j’ai été accepté au Conservatoire, j’ai senti qu’il y avait toute une partie de ma personnalité et de ma sensibilité qui pouvait s’exprimer et je savais déjà que j’allais écrire. Ce n’était pas réfléchi. J’y suis allé juste parce que j’aime ça. »

Probablement la seule décision non réfléchie qu’il a prise dans sa vie. Et la meilleure.

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