Danielle Ouimet se rappelle la scène comme si c’était hier.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Le 24 juin 1969, en pleine folie du succès de Valérie, la comédienne participe au défilé de la Saint-Jean-Baptiste. Dans la foule entassée le long de la rue Sherbrooke, la jeune vedette remarque « une grosse femme » en t-shirt : « Elle est debout sur le bord du trottoir, entourée de cinq enfants ; elle semble s’amuser pas mal et, lorsqu’elle me voit dans le cortège, elle empoigne sa poitrine à deux mains et lance : “Moi aussi, j’en ai, des gros tétons, Danielle ! ” »

À l’époque, pour une femme blaguant sur la taille de la poitrine de Danielle Ouimet, il y en avait plein d’autres qui la détestaient. Ouvertement. « J’ai vite compris que des femmes allaient m’attaquer, me craindre… Plusieurs refusaient que je parle à leur chum. Je voyais dans leurs yeux qu’elles pensaient : “Mais qu’est-ce qu’elle a de plus que moi, celle-là ?” »

C’est un euphémisme d’affirmer que Valérie a changé la vie de Danielle Ouimet. Toutefois, ce rôle a aussi été pour elle un « cadeau empoisonné ».

PHOTO PIERRE MCCANN, ARCHIVES LA PRESSE

Danielle Ouimet, chez elle, le 25 août 1970

L’animatrice et interprète s’ouvre à ce sujet au début du documentaire Valérie et moi, diffusé ces jours-ci à ICI ARTV et à ICI Radio-Canada Télé, en marge des 50 ans de la sortie du « scandaleux » film érotique réalisé par Denis Héroux. Le film fait aussi l’objet d’une projection spéciale à la Cinémathèque québécoise, le 10 décembre en présence de l’actrice.

Or, malgré ces ennuis et tracas, la vedette de Valérie n’a jamais regretté d’avoir joué nue à 20 ans. « Dans ma vie, quand je prends une décision, qu’elle soit bonne ou mauvaise, je l’assume jusqu’au bout », confie Danielle Ouimet lors d’un long entretien accordé à La Presse cette semaine.

La maman et la putain

Bien sûr, Danielle Ouimet a payé le prix fort pour devenir une femme libre, indépendante, tout en étant le premier sex-symbol du Québec. Mais la vedette a enjambé toutes les embûches sur sa route.

J’ai sacrifié ma vie privée. Ma vie amoureuse a été un désastre. Ça m’a empêchée d’avoir une famille, un couple stable, d’élever mon fils...

Danielle Ouimet

La comédienne a dû travailler fort pour redorer son image et sa crédibilité auprès du public. « J’ai refusé de me comporter uniquement comme un symbole sexuel. Je voulais me faire aimer pour ma tête, pas pour mon corps. »

Dans Valérie et moi, on apprend qu’avant de tourner le film de Denis Héroux, Danielle Ouimet est tombée enceinte à 19 ans. Alors jeune mannequin pour une agence montréalaise, elle prend congé pour aller accoucher discrètement loin du Québec, en France. Après l’accouchement, à la demande de ses proches, elle a dû se séparer de son fils et le mettre en pension. (Elle a payé la pension avec ses cachets de mannequin.)

À 3 ans, le garçon retournera en Europe, avec son père, où il grandira loin de sa mère et des projecteurs. « C’était la meilleure chose à faire pour lui, car il n’aurait pas pu avoir une enfance structurée avec moi ; il serait promené d’un foyer à l’autre, d’un conjoint à l’autre. »

Avec le recul, Danielle Ouimet admet que ç’a été très dur de ne pas élever son fils : « Mais c’était la réalité de l’époque, précise-t-elle. Mes parents m’ont toujours dit : “Quand tu auras 21 ans [l’âge de la majorité jusqu’en 1972], tu pourras faire ce que tu veux, mais en attendant, c’est nous qui décidons.” Ils l’ont fait pour mon bien. Imaginez, une “fille-mère”, comme on les appelait dans les années 60, c’était l’opprobre ! Elle se faisait rejeter par tous. »

Les aveux d’un sex-symbol

Lorsque Danielle Ouimet raconte les conséquences que Valérie a eues sur sa vie privée, on comprend qu’elle n’aurait pas pu être une mère comme les autres. Comme Brigitte Bardot à l’époque, la blonde montréalaise fera fantasmer des millions de mâles d’ici et d’ailleurs (le film a été vendu dans 40 pays).

Or, bien avant la cyberintimidation, il y avait l’intimidation tout court. Des hommes considèrent alors l’interprète de Valérie davantage comme une putain qu’une actrice… « Je n’avais jamais la paix, dit-elle. Je recevais des lettres avec des clés d’appartement de purs inconnus qui me demandaient d’aller prendre un bain chez eux ! Plusieurs gars m’arrêtaient dans la rue pour me faire toutes sortes de propositions osées, et sans retenue. Ça allait jusqu’à me pogner les seins en public ! »

Bien loin de l’ère du #moiaussi, Mme Ouimet est la cible à l’époque de tous les libertins de la province. « Un soir en tournée, raconte-t-elle, je prenais un verre avec mon ami Pierre Lalonde dans un bar à Alma. Un homme est venu à notre table pour me dire que, grâce à Valérie, j’avais sauvé son mariage ! Depuis qu’il avait vu le film, il faisait à nouveau l’amour à sa femme... parce qu’il pensait à moi au lit ! »

Résultat, Danielle Ouimet n’a pas voulu dépendre d’un homme ni de personne. « Dans ma vie, je n’ai permis à aucun homme de prendre le dessus sur moi, dit-elle. Chaque fois, quand je perdais tout en rompant, je me reprenais en main pour me refaire. Toute seule. »

Encore aujourd’hui, lorsque des hommes de plus de 50 ans croisent Danielle Ouimet, ils l’appellent… Valérie. « Je l’avoue, à 72 ans, je n’arrive toujours pas à décrypter les hommes, dit-elle en sirotant son verre de blanc. Je me suis fait une raison. Je rentre chez moi le soir et, parfois, je me dis que ce serait bien d’avoir un compagnon pour partager le quotidien. Mais j’ai tellement de choses à faire... Je ne m’ennuie pas longtemps. »

L’impact d’un mythe

Depuis un demi-siècle, on a beaucoup commenté et analysé le film et le mythe Valérie. « Cette jeune femme heureuse, spontanée, simple. Presque un personnage de conte de fées à la mode des années subversives que sont celles de la Révolution tranquille », a-t-on écrit, entre autres, dans la revue spécialisée Ciné-Bulles, lors du 25anniversaire.

On a du mal aujourd’hui à imaginer le Québec frileux, scrupuleux, des années 60. Avant le mouvement de libération des femmes et des homosexuels, avant la montée du nationalisme et de l’affirmation de la culture québécoise. Dans la foulée de cette vague libératrice, Valérie a contribué à l’émancipation des mœurs et de la sexualité.

Danielle Ouimet en est consciente, mais elle s’étonne lorsqu’on lui prête des intentions politiques ou historiques. Elle n’a fait que suivre son instinct. 

Il faut se mettre dans le contexte. Tout a éclaté en même temps. À cette époque, ça ne s’appelait pas du féminisme, mais juste de l’affirmation. Je voulais m’affirmer, avoir un métier, une carrière à la radio et à la télévision. J’ignorais que plus tard, on allait m’associer aux débuts du mouvement féministe.

Danielle Ouimet

Somme toute, Denis Héroux a déshabillé « la petite Québécoise » pour lui permettre de mieux porter ses culottes ? « Exactement, répond Danielle Ouimet. Denis est mort et il avait raison. Le Québec a changé et son film est passé à l’histoire. »

Valérie et moi, à ICI ARTV, le 13 décembre à 21 h (rediffusions samedi, à 7 h et dimanche, à 17 h) et à ICI Radio-Canada Télé le 17 décembre, à 21 h.

Valérie, de Denis Héroux, en version restaurée, à la Cinémathèque québécoise, le 10 décembre, à 19 h.

Le top 5 de Danielle Ouimet

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Danielle Ouimet dans Valérie, en 1969

Valérie de Denis Héroux (1969)

« Le rôle qui a bien sûr lancé ma carrière. »

PHOTO IMDB

Danielle Ouimet dans Les lèvres rouges, en 1971

Les lèvres rouges de Harry Kumel (1971)

« Un film fantastique et culte avec Delphine Seyring. »

PHOTO IMDB

Danielle Ouimet et Janine Sutto (à gauche) lors du Bye bye 1974.

Bye bye 1973 ; Bye bye 1974 ; Dominique (1977-1979)...

«... et tout ce que j’ai fait avec Dominique Michel ».

PHOTO IMDB

Danielle Ouimet a animé Bla bla bla de 1993 à 2000

Bla bla bla (1993-2000)

« Le talk-show quotidien que j’ai animé durant sept ans à TVA. »

PHOTO IMDB

Danielle Ouimet dans Les signes vitaux, en 2010

Les signes vitaux (2010)

« J’ai adoré travailler avec la cinéaste Sophie Deraspe. »